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Décembre 2003
Birmanie>Net Hebdo
La lettre d'information hebdomadaire d'Info Birmanie (France)
 
Sommaires

N° 46 - 02 décembre 2003
Erratum
Rassemblement à la Pagode Shwedagon
La junte birmane libère cinq proches d'Aung San Suu Kyi
Aung San Suu Kyi refuse d'être libérée
Win Tin est emprisonné à Rangoun depuis 14 ans

N° 47 - 10 décembre 2003
Edito
Interview de Htoo Chit
Kouchner fait écran Total sur le travail forcé en Birmanie
Le gazoduc de Yadana, cicatrice dans la région sauvage du Tenasserim
La junte birmane travaille à sa "feuille de route"

N° 48 - 11 décembre 2003
Responsabilité sociale des Entreprises (RSE) : Total en Birmanie

N° 49 - 12 décembre 2003
Responsabilité sociale des Entreprises (RSE) : Total en Birmanie
Erratum  
Dans son dernier numéro, Net Hebdo faisait état de 50 000 Rohingya, la minorité musulmane de l'Etat Arakan, sur le point de quitter leur pays pour le Bangladesh. Cette information, qui etait d'autant plus crédible qu'en 1991-92, 250 000 d'entre eux avaient déjà trouvé refuge dans ce pays, s'est avérée être erronée.
Tout d'abord, nous nous excusons auprès de nos lecteurs pour cette erreur.
Mais à tout prendre, et sans se chercher de fausses excuses, il est très intéressant de comprendre comment on a pu en arriver là. C'est que cette information sortait tout droit d'une dépêche de Narinjara, un de ces organes de presse montés par des opposants birmans qui ont compris que la connaissance par les populations du reste du monde des souffrances du peuple de Birmanie etait leur meilleure arme. Et d'habitude, c'est à dire plusieurs fois par jour, les nouvelles qu'ils nous apportent sont de la plus grande qualité, malgré les moyens humains et financiers dérisoires dont disposent nos amis. Mais en l'occurrence, privés de renseignements de première main par la tension même qui régnait alors sur la frontière, les militants-journalistes de Narinjara se sont contentés de reproduire une information publiée par deux quotidiens bangladeshi, et suffisamment alarmante, et comme nous l'avons dit très crédible, pour être diffusée sans attendre qu'il ne soit trop tard. Mal leur en a pris, et nous à la suite, mais au moins peut-on juger des craintes qui animent les Arakanais musulmans, des deux cotés de la frontière, et les bangladeshi eux-mêmes. Une rumeur a enflée, qui pour n'avoir été qu'une rumeur, n'en etait pas moins révélatrice. On pourra s'en étonner, mais paradoxalement cette erreur, réparée depuis, nous semble être une occasion de plus de féliciter et soutenir ces journalistes qui n'en sont pas et qui seuls produisent de la mémoire sur un drame que sans eux ont connaîtrait moins bien.
Mael Raynaud

Le plus important rassemblement à la Pagode Shwedagon depuis le massacre du 30 mai dernier  
Source : Network Media Group, 18 novembre 2003
Plus de 350 membres de la LND venus de 35 communes à travers le pays, se sont rassemblés au coin de la célèbre Pagode Shwedagon pour célébrer le 83ème anniversaire de la fête nationale birmane.
Les jeunes membres de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le parti d'Aung Sang Suu Kyi, font voeu de démocratie pour leur pays, après avoir rendu hommage à leurs ancêtres, qui ont sacrifié leur vie en1920 pour l'indépendance de la Birmanie, a déclaré un jeune membre de la LND de Rangoun.
A 10 heures ce matin, plus de 350 militants venus de 35 communes, et plus précisément, de 25 communes de la circonscription de Rangoon, de 3 communes de la circonscription de l'Irrawady, d'une commune de la circonscription de Pegu et de trois communes de la circonscription de Magwe se sont rassemblés sur la plate-forme de la Pagode Shwedagon, ont rendu hommage et ont prêté serment devant le Pilier de la Fête Nationale , symbole du sentiment national et de l'indépendance.
Un jeune membre de la LND a expliqué à NMG quel était le but de l'hommage et du rassemblement de cette 83ème fête nationale.
" Notre objectif est de rendre hommage à nos ancêtres qui se sont rassemblés à cet endroit historique en 1920 et qui ont boycotté la politique éducative de la Grande-Bretagne coloniale. De la même façon, nous jeunes membres de la Ligue Nationale pour la Démocratie jurons au même endroit de la Pagode Shwedagon et promettons que nous ferons tout notre possible pour restaurer la démocratie dans notre pays ", a indiqué le jeune membre de la LND.
A 10 heures, près de 200 membres portant l'uniforme de la LND qui s'étaient rassemblés à Thway-Say-Kan ont marché main dans la main depuis l'escalier nord et on prié pour leur leader Aung San Suu Kyi à la Pagode Shwedagon.
Bien que l'on n'ait signalé aucune arrestation de jeunes membres de la LND, la situation a failli se dégrader lorsque les jeunes de la LND se sont retrouvés face à un nombre important de personnels de sécurité et d'agents secrets ce matin. Cependant, les deux camps sont parvenus à contrôler la situation calmement.
"Soixante-dix membres de la police et des Services Secrets (Military Intelligence ou MI) étaient en train de nous surveiller avec leurs appareils photos et leurs caméras vidéo. Les autorités ont posé un tamis en fer autour du Pilier de la Fête Nationale. Nous avons de la chance parce que l'Assemblée Générale des Nations Unies est en session actuellement. Personne n'a été arrêté. Mais je ne suis pas sûr qu'ils ne viendront pas le soir chez moi pour m'arrêter. ", a déclaré un jeune membre de la LND.
Les jeunes membres de la LND ont marché autour de l'escalier de la Pagode Shwedagon et se sont dirigés deux par deux vers le monastère de Tharthanagone, au sein de la Pagode Chauk-Htat-Kyi
Bien que le gouvernement de Rangoun ait officiellement énoncé les principes de la fête nationale, il n'existe aucun communiqué sur la fête nationale à Rangoun.
Dans le même temps, le gouvernement militaire birman a officiellement fait connaître les objectifs du 83eme anniversaire de la fête nationale. Ces objectifs sont (a) le maintien d'un esprit national fort et dynamique et l'essor du prestige et de l'intégrité nationale, (b) l'essor de l'éducation nationale, (c) la perpétuation de l'indépendance et de la souveraineté de l'Etat, (d) le succès du futur programme politique en sept points de l'Etat.
Les militants démocrates et les Nations-Unies ont unanimement critiqué la feuille de route en sept points proposée par le gouvernement militaire pour son absence de calendrier et son approche partiale.
La junte birmane libère cinq proches d'Aung San Suu Kyi  
Source: AFP, 24 novembre 2003
La junte au pouvoir en Birmanie a annoncé lundi la libération, après près de six mois de résidence surveillée, de cinq hauts responsables de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) dirigée par l'opposante Aung San Suu Kyi, qui, elle, reste privée de liberté.
Un responsable de la junte a précisé à l'AFP que quatre responsables de la LND -- Hla Pe, Nyunt Wai, Than Tun and Soe Myint -- avaient été libérés dimanche et un cinquième, Lun Tin, lundi.
Les cinq militants avaient été arrêtés le 30 mai en même temps que leur présidente, Mme Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, lors d'une embuscade apparemment tendue par la junte dans le nord de la Birmanie.
Mme Suu Kyi ainsi que les huit membres du Comité exécutif central de la Ligue avaient alors été appréhendés. Le président de la LND, Aung Shwe, et son secrétaire U Lwin, sont toujours en résidence surveillée. Le vice-président, Tin Oo, est détenu dans une prison proche de la frontière indienne.
Aung San Suu Kyi avait été mise au secret en mai avant d'être placée en résidence surveillée depuis la fin septembre. Cet assouplissement de ses conditions de détention avait relancé les espoirs d'une possible libération.
L'élargissement des cinq responsables intervient peu avant la date anniversaire de leurs six mois de résidence surveillée. A cette échéance, la junte aurait été contrainte par la loi de choisir entre une prolongation de six mois de leur "détention" ou une libération.
Mis à part Aung San Suu Kyi, 58 ans, les responsables de la Ligue encore détenus ont entre 70 et 80 ans. "Ils sont âgés, leur place n'est pas en prison", avait lancé il y a une dizaine de jours le rapporteur spécial de la Commission des droits de l'Homme de l'ONU Paulo Sergio Pinheiro qui avait effectué une mission d'une semaine en Birmanie.
Il avait alors demandé à la junte de libérer 1.300 prisonniers politiques. Depuis 2001, la junte en a relâché 500 environ, avait-il expliqué, mais en détient toujours 1.300.
M. Pinheiro avait déclaré, après avoir rendu visite à l'opposante birmane, qu'elle refuserait toute libération avant que ses collègues soient relâchés. Selon le rapporteur, 153 figures de l'opposition ont été placés en détention après les troubles du 30 mai, précisant que 27 d'entre eux étaient toujours derrière les barreaux.
Ces mesures avaient provoqué un tollé parmi la communauté internationale et en particulier les Etats-Unis et l'Union européenne qui avaient renforcé les sanctions économiques contre le régime militaire birman.
Dans une récente interview à la BBC, le vice-ministre birman des Affaires étrangères Khin Maung Win avait déclaré que les restrictions imposées à l'opposante seraient levées à un moment jugé approprié.
Aung San Suu Kyi refuse d'être libérée  
Source: Reuters, 8 novembre 2003
par Aung Hla Tun
La junte militaire birmane a levé l'assignation à résidence de l'opposante Aung San Suu Kyi, mais celle-ci refuse d'accepter la liberté
tant que 35 collègues incarcérés ne seront pas relâchés, a déclaré l'émissaire des Nations unies au Myanmar, Paulo Sergio Pinheiro.
"Elle n'acceptera aucun privilège ni aucun accès à la liberté de mouvement tant que quiconque a été arrêté depuis le 30 mai n'aura pas
été libéré", a déclaré samedi Pinheiro lors d'une conférence de presse.
L'émissaire de l'Onu pour les droits de l'Homme, en mission dans le pays depuis le 1er novembre, a révélé avoir été informé par la junte que Suu Kyi, interpellée après des affrontements entre ses partisans et des fidèles de la junte le 30 mai, n'était plus assignée à résidence.
Il a rencontré jeudi la chef de file de la Ligue nationale pour la démocratie, lauréate 1991 du prix Nobel de la paix, avec qui il s'est
entretenu pendant deux heures.
Mais Aung San Suu Kyi demande que 35 responsables ou militants de la LND interpellés avec elle le 30 mai soient libérés et réclame une enquête indépendante sur les violences qui eurent lieu ce jour-là. Chaque partie se renvoie la balle sur les responsabilités.
"Elle veut la justice, pas la vengeance", a déclaré Pinheiro. L'opposante a déclaré: "Avançons, travaillons à ce que cela ne se reproduise pas", selon l'émissaire brésilien.
Cependant, a ajouté Pinheiro, les généraux au pouvoir "n'ont pas encore accepté" cette offre de conduire "une évaluation indépendante" des événements du 30 mai.
Ils n'ont par ailleurs donné aucune indication sur la date à laquelle Aung San Suu Kyi pourrait retrouver sa liberté d'aller et venir.
PAS D'ENQUETE SUR L'ETAT SHAN
Pinheiro a également indiqué qu'il n'avait pas obtenu de la junte une enquête indépendante sur des exactions présumées dans l'Etat de Shan, où une ethnie minoritaire se bat contre le pouvoir central.
Ce n'est pas la première fois que Suu Kyi pose des conditions à sa libération. Elle est assignée à résidence depuis la victoire dans les
urnes promise à la LND en 1990, mais ignorée par la junte. Sa résidence surveillée a été entrecoupée de brèves périodes de liberté.
Quelques semaines avant les violences de mai, survenues lors d'une tournée en province de la prix Nobel de la paix, Suu Kyi était apparue en public car elle croyait au succès des efforts de l'Onu pour relancer un dialogue de réconciliation, selon des diplomates.
Mais au lieu de cela, la dirigeante de la LND a été incarcérée dans un lieu tenu secret, pour sa propre sécurité selon la junte, après les
affrontements sanglants du 30 mai.
Elle a ensuite été autorisée à être hospitalisée pour une intervention chirurgicale, avant de regagner sa villa de Yangon en septembre.
Le journaliste birman Win Tin est emprisonné à Rangoun depuis 14 ans  
Source: Le Monde, 20 novembre 03
Selon RSF, 132 reporters sont incarcérés, un record.
Reporters sans frontières (RSF) organisait jeudi 20 novembre la Journée annuelle des parrainages, occasion pour les médias français et européens d'apporter leur soutien aux journalistes emprisonnés. RSF a tenu à souligner, lors de ce rendez-vous, que 2003 était l'année d'un triste record avec un total de 132 journalistes détenus dans le monde.
Depuis de nombreuses années, Le Monde parraine Win Tin. Agé de 73 ans, ce journaliste birman est en prison depuis 14 ans.
Enfermé dans sa cellule de la prison d'Insein, à Rangoun, cet ancien rédacteur en chef du quotidien Hanthawathi , vice-président de l'Association des écrivains de Birmanie et membre du comité exécutif de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) a été arrêté le 4 juillet 1989. Il a été condamné à trois reprises, d'abord pour avoir hébergé une jeune femme qui avait avorté, pratique interdite en Birmanie, puis en 1992 pour "propos séditieux et pamphlets incitant à la trahison contre l'Etat". Enfin, en 1996, il est jugé coupable "d'avoir publié de la propagande antigouvernementale afin de provoquer des mutineries en prison". En tout, il cumule une condamnation à vingt ans de réclusion.
Début 2003, un officier militaire a, une nouvelle fois, proposé à Win Tin de signer le document 401 qui permettrait sa libération, mais l'empêcherait de reprendre toute activité politique. Celui qui fut l'un des mentors en politique du Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, a refusé. Ces "offres" de renoncement lui sont régulièrement proposées. Il s'oppose toujours à tout reniement de son engagement auprès de la Ligue nationale pour la démocratie, spoliée de sa victoire électorale en 1990. Malgré une santé chancelante, Win Tin poursuit sa résistance pacifique aux autorités militaires birmanes.
DOUBLE ATTAQUE CARDIAQUE
Les mauvaises conditions de détention du journaliste l'ont considérablement affaibli. Pendant six mois, entre 1995 et 1996, il a été enfermé dans une niche de chenil, où il dormait à même le sol en béton. Victime d'une double attaque cardiaque, il multiplie depuis les séjours à l'hôpital.
C'est d'ailleurs dans sa chambre d'hôpital que Win Tin a reçu le 5 février, la visite de la délégation d'Amnesty International, pour la première fois en mission d'enquête en Birmanie à l'invitation de la junte militaire. Le journaliste et les représentants de l'organisation ont pu s'entretenir librement pendant plus d'une heure. La délégation d'Amnesty a précisé que le moral de Win Tin était excellent et que son état de santé était raisonnablement bon. En mai, il a rejoint sa cellule de la prison d'Insein.
Grâce à la mobilisation internationale, la notoriété de Win Tin a franchi les frontières birmanes et ses conditions d'incarcération se sont quelque peu améliorées. En juillet, il a été autorisé à recevoir et lire les journaux officiels, mais encore aucun livre ni magazine. De plus, il lui est toujours interdit d'écrire.
Laurence Girard
L'album de photographies Helmut Newton pour la liberté de la presse est en vente dans les kiosques, les Fnac et la grande distribution, au profit des journalistes emprisonnés, l'initiative de RSF (152 pages, 8 euros).
Edito  
La nouvelle du moment, celle qui court sur toutes les lèvres du microcosme "birman", c'est un rapport de BK Conseil, autrement dit de Bernard Kouchner, qui a pour principale vocation de "blanchir" Total en Birmanie (d'après Libération, ce rapport lui a été payé 25 000 euro).
Ce rapport, d'une bien piètre qualité (le seul nombre de fautes de typographie et d'orthographe suffit à voir avec quel soin il a été rédigé), donnera évidemment lieu à une réaction approfondie de notre association, dans un futur proche. D'ici là, nous vous donnerons dans les numéros 47, 48 et 49 de Net Hebdo un certain nombre d'éléments de réflexion autour de la présence de Total en Birmanie.
Pour commencer, une interview de Htoo Chit, porte parole des plaignants contre Total, que nos lecteurs connaissent bien: nous vous avons déjà parlé de lui dans les numéros 32 et 33 de Net Hebdo.
Il est important de noter que cette agitation autour de Total intervient au moment où s'ouvre aux Etats-Unis le procès contre Unocal. Vous trouverez tous les détails sur
http://www.earthrights.org/
Par ailleurs, une réunion intergouvernementale se tiendra à Bangkok la semaine prochaine pour discuter de l'avenir politique de la Birmanie. De cela aussi, nous vous reparlerons bientôt.
Mael Raynaud
Interview de Htoo Chit  
Source: Rouge, 9 octobre 2003
Après avoir participé aux manifestations d’août 1988 en faveur de la démocratie en Birmanie, Htoo Chit, 39 ans, a d’abord rejoint un mouvement d’opposition armé, avant de militer pour la défense des droits de l’Homme et d’enquêter sur les conséquences de l’arrivée de Total dans son pays. En 1996, Htoo Chit a présidé le comité de coordination des organisations birmanes pour la solidarité et l'entraide de la région du Sud-Est. Cette organisation apporte un soutien direct à tous les réfugiés sur la frontière birmano-thaïlandaise, ainsi qu'à l'intérieur de la Birmanie auprès des personnes déplacées. Clandestin pendant quinze ans, il a demandé à la France le statut de réfugié politique l’année dernière. Aujourd’hui, il est porte-parole des plaignants contre Total dans le dossier du travail forcé utilisé dans le chantier du gazoduc de Yadana, construit par le groupe pétrolier dans le Sud de la Birmanie.
Travail forcé
Quelle est la raison de ta présence en France?
Htoo Chit – En août 2002, une plainte pour "séquestration" a été déposée par deux de mes compatriotes1 au tribunal de Nanterre contre la compagnie pétrolière Total. La raison de cette plainte est que Total a bénéficié de la pratique du travail forcé de paysans rafflés par l’armée birmane dans la zone du chantier du gazoduc de Yadana, construit par le pétrolier dans le Sud de la Birmanie. La compagnie a notamment profité du travail forcé pour les travaux d'aménagement préliminaires à la pose du gazoduc, par exemple lors de la construction des casernes pour les 10000 soldats chargés d’assurer la sécurité du chantier et d'un hélipad [plates-formes d’hélicoptères]. Pour la sécurisation de la zone, les populations se trouvant sur le tracé du pipeline ont été déplacées de force par l’armée. [Sur la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande, l’armée de Bangkok fait la chasse aux clandestins birmans, des paysans qui ont fui l’enrôlement forcé sur le chantier du gazoduc construit par TotalFinaElf. Le périmètre du gazoduc construit par TotalFinaElf est une "zone noire" – autrement dit de tir à vue. Dans ce "corridor de sécurité" créé par l’armée de la junte birmane, ont été déployés près de 10000 hommes – cent fois plus qu’avant l’arrivée de Total –, qui veillent au grain, avec les méthodes d’une armée d’occupation, NDLR.] Si je suis en France, c'est parce que j'ai été convoqué par le juge qui enquête. Mais au-delà de la justice française qui doit passer, je voudrais que l'opinion publique française écoute mon témoignage sur les violations des droits de l'Homme en Birmanie, et plus particulièrement celles dont Total est responsable.
Quels sont tes objectifs?
Htoo Chit – D'abord, je souhaite que le gouvernement français mette la pression sur le PDG de Total, Thierry Desmarest, en lui demandant de se retirer de Birmanie. Ensuite, j'aimerais que les actionnaires de Total agissent pour que Total sorte du piège birman. On peut toujours rêver... Ce qu'il faut savoir, c'est que l'implantation de Total est le plus gros investissement réalisé en Birmanie, le groupe pétrolier a donc une responsabilité particulière dans le soutien au pouvoir militaire.
À propos de la situation en Birmanie, que souhaites-tu?
Htoo Chit – Mes compatriotes vivent dans des conditions dramatiques: ils n'ont pas le droit de se réunir, pas le droit de s'exprimer, pas le droit de faire librement des affaires... Comment imaginer des syndicalistes en Birmanie lorsque le travail forcé y est organisé de manière systématique? Que penser de la situation faite à notre leader, Aung San Suu Kyi – membre de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) et prix Nobel de la paix réduite au silence – pour la troisième fois en quinze ans assignée à résidence? La logique du Conseil d'État pour la paix et le développement (SPDC), nom de la junte militaire, est de se maintenir au pouvoir aussi longtemps qu'il pourra y rester. Il y a plus de 1300 prisonniers politiques: des leaders étudiants, des syndicalistes, des journalistes, des universitaires, des représentants des minorités ethniques et ceux des autres partis en faveur de la démocratie, y compris des membres élus au Parlement lors des élections de 1990.
J'aimerais que les Français soutiennent avec force notre lutte (avec tous les moyens qu'ils jugeront nécessaires). Au-delà, je souhaite que les Nations unies et le Conseil de sécurité prennent d'urgence des mesures contre la clique de militaires accrochée au pouvoir. Je ne souhaite pas un dénouement à l'afghane ou l'irakienne, je ne souhaite pas d'intervention militaire... mais il est possible de s'interposer afin d’imposer un calendrier qui fixerait un processus de transition démocratique et garantirait des élections libres.
Quel type de soutien as-tu trouvé en France?
Htoo Chit – Au cours des derniers mois, j'ai été invité à plusieurs endroits pour témoigner de la situation dans mon pays, et particulièrement sur Total. Le plus grand meeting s'est tenu sur le Larzac: quelle riche expérience! J'y ai rencontré beaucoup de gens qui m'ont énormément sollicité. J'y ai aussi beaucoup appris sur d'autres sujets. J'en garde un souvenir impérissable. Voyez-vous, me retrouver avec José Bové et d'autres sur une estrade devant près de 3000 personnes attentives et concernées, cela fait chaud au coeur. Dans un futur proche, j'espère participer au Forum social européen.
Dans l'immédiat, j'apprécie le travail et l'aide que m'apporte Info Birmanie2. L’association vient d’accueillir une délégation de représentants des parlementaires élus lors des élections de 1990 en Birmanie qui n’ont jamais siégé. L’un d’entre eux, membre de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), avait participé à la convention nationale pour la rédaction d’une nouvelle Constitution mise en place par la junte militaire entre 1993 et 1995, avant de claquer la porte en 1994. Cette délégation arrive au moment où, en réponse aux pressions internationales, le trio au pouvoir (Than Shwe, Maung Aye, Khin Nyunt) veut resservir le plat de la convention nationale pour une nouvelle Constitution. Ils viennent d’annoncer une road map [sorte de "feuille de route"] en sept points, dont le premier évoquerait une nouvelle Constitution. Le tout sans définir ni calendrier, ni lieu précis, ni partenaires… Aucun doute possible, il n'y a aucun signe positif du côté des militaires.
Propos recueillis par Farid Ghèhiouèche,
président d’Info Birmanie
1. témoins dans la procédure ouverte contre la compagnie française TotalFinaElf en août dernier par deux avocats parisiens, Bernard Dartevelle et William Bourdon). Le premier, victime d’un recrutement forcé, a été en outre témoin d’un viol imputé à un employé de Total. Le second en saurait long sur les relations nouées entre l’armée et le pétrolier lors de la construction du gazoduc dans le Sud birman.
Kouchner fait écran Total sur le travail forcé en Birmanie  
Source: Libération, 10 décembre 2003
Par Philippe GRANGEREAU
Auteur d'un rapport payé par Total, l'ancien ministre blanchit le géant pétrolier.
Kouchner fait écran Total sur le travail forcé en Birmanie
"Ce programme socio-économique est la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville, un show-room..." Bernard Kouchner
Total, qui depuis août 2002, fait l'objet en France d'une plainte pour travail forcé en Birmanie, a appelé Bernard Kouchner, l'ex-ministre de la Santé du gouvernement socialiste et "French Doctor" fondateur de MSF, à la rescousse. En mars, le géant pétrolier a commandé un rapport à sa société, BK Conseil . "...Médecin humanitaire spécialiste des problèmes de santé publique et des situations d'urgence", écrit Total sur son site internet ( http://birmanie.total.com/ ) où figure en bonne place ce rapport de 19 pages, "homme politique engagé connaissant personnellement Mme Aung San Suu Kyi (l'opposante birmane, prix Nobel de la paix en résidence surveillée, ndlr) , Bernard Kouchner avait toute l'expérience requise pour être un observateur critique et impartial de l'action de Total en Birmanie".
Bernard Kouchner s'est donc rendu sur place pendant quelques jours, afin de voir le site du gazoduc construit par Total et achevé en 1998. Il a visité sept "villages modèles" du projet Yadana installés par le pétrolier dans cette zone dotée d'hôpitaux et d'orphelinats. Il n'en dit que du bien. "Ce programme socio-économique, note-t-il, est la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville, un show-room..."
Sur l'essentiel, c'est-à-dire le travail forcé des populations locales dont Total est accusé d'avoir profité vers 1995, Kouchner reprend l'argumentaire bien rodé du pétrolier : "Le chantier a employé 2 500 personnes (...) . Toutes bénéficièrent d'un contrat écrit, de salaires réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues." Des travaux forcés ? Il ne s'agissait que d'une confusion avec le chantier voisin d'une voie ferrée où "il est probable que des travaux forcés aient malmené les populations". "N'oublions pas, ajoute Kouchner pour ponctuer son paragraphe , que pour détestable qu'il soit, le recours au travail forcé est une coutume ancienne, qui fut même légalisée par les Anglais en 1907." "Plus tard, au début du chantier, concède l'ancien ministre en se contredisant quelque peu , des villageois avaient été raflés par l'armée pour défricher la forêt et se livrer à d'autres besognes aux services des militaires (...). Ayant été prévenue de cette violation des droits de l'homme, la compagnie Total exigea que ces exactions cessent. Elle s'en ouvrit à Rangoon, aux dirigeants qui promirent d'intervenir et le firent. Deux décrets abolissant le travail forcé furent publiés en mai 1999 et octobre 2000." L'auteur du rapport explique donc que Total, contrairement à ce que certains esprits "mal informés" ont pu supputer, a en réalité lutté contre le travail forcé. "Il oublie de dire, commente Farid Ghehioueche du collectif Info Birmanie, que ces décrets n'ont jamais été appliqués." "En fait, ajoute le militant, Total a su que du travail forcé avait lieu sur son chantier, et lorsque l'entreprise s'est aperçu du danger que cela comportait en terme d'image, elle a changé de politique."
Nombreux sont les témoignages accréditant le recours au travail forcé au profit de Total. Il y a le rapport confidentiel "L'action de Total en Birmanie", commandité par Total en juin 1996, dont Libération s'est procuré une copie. L'ancien responsable des questions de sécurité du pipe-line relate que "les unités affectées à la protection du projet Yadana ont déjà utilisé les services des local helpers (recrues locales) réquisitionnés pour le chemin de fer, pour certaines tâches à leur profit direct ou pour du défrichage au profit de Total, alors que la société ne cesse de leur expliquer qu'elle dispose de ses propres moyens pour effectuer des travaux".
La compagnie française a opéré un certain nombre de glissements sémantiques. En novembre 2002, le PDG Thierry Desmarest, affirmait que Total n'avait "jamais recouru, directement ou indirectement, au travail forcé". Mais en novembre 2003, Jean du Rusquec, chargé de mission de Total en Birmanie, déclarait à l'AFP : "Il y a eu des problèmes au démarrage du chantier. Strictement du travail forcé, vers décembre 1995, pour la construction de baraquements et pour du portage (...). Nous avons indemnisé les villageois, 400 environ. Il a fallu se bagarrer." Malgré ce demi-aveu, la ligne de défense de Total demeure la même, précise l'avocat des plaignants birmans, William Bourdon, à savoir qu'"il n'y a jamais eu de travail forcé sur le chantier".
Total, s'il n'a pas profité sciemment de ce travail forcé, pouvait-il penser qu'il échapperait à ces pratiques ? Une étude confidentielle, commandée dès 1992 par Unocal, le partenaire américain de Total, à Control Risks Information Services, dont Libération s'est procuré une copie, avertissait le pétrolier : "Dans toute la Birmanie, le gouvernement utilise habituellement des travailleurs forcés pour construire les routes (...). Dans de telles circonstances Unocal et ses partenaires n'auront qu'une marge de manoeuvre très réduite."
Dans son rapport, payé selon lui 25 000 euros par Total, Kouchner se prononce pour l'engagement constructif avec la dictature : "Fallait-il répondre aux appels d'offre et installer ce gazoduc en Birmanie ? Je le crois." Et de conclure : "L'époque n'est plus à l'embargo et au boycott." Position en totale contradiction avec ses convictions d'antan. Dans la préface de Dossier noir Birmanie (Ed. Dagorno, 1994), où il qualifiait la junte de "narcodictature", il reprenait à son compte l'idée selon laquelle "il faut imposer à la junte birmane des sanctions économiques" . Ajoutant que de telles sanctions "heurtent bien souvent l'intérêt des Etats, dont la France qui, comme beaucoup d'autres, commerce avec les généraux via ses industries pétrolières". Pour justifier son revirement, Kouchner explique qu'à l'époque : "Je n'avais pas fait d'enquête. Mais un certain nombre de prix Nobel, dont mon ami Elie Wiesel, prétendaient l'avoir menée pour moi."
Les explications de l'ex-ministre
"Total m'a demandé un rapport sur la situation sanitaire et la façon dont ils géraient la situation dans la zone du gazoduc. J'ai reçu 25 000 euros pour deux mois de travail... Comment croyez-vous que je gagne ma vie moi ? (...) Les Birmans que j'ai vus sont absolument heureux de la présence de Total, trop à mon avis par rapport au reste de la population. Personne ne connaît les "victimes de Total", à ma connaissance (...). Je ne crois pas qu'il ait été besoin pour les gens de Total, qui sont couverts d'or et qui gagnent bien leur vie, de recourir à des travailleurs forcés."
Le gazoduc de Yadana, cicatrice dans la région sauvage du Tenasserim  
Par Pascale TROUILLAUD
Source: AFP, 27 novembre 2003
"Total nous a protégés du travail forcé imposé par l'armée", des habitants du village de Thechaung, dans le sud de la Birmanie, réunis dans une maison de thé, n'hésitent pas une seule seconde et disent tous la même chose. La question est au coeur de l"'affaire" Total en Birmanie. Le groupe pétrolier français est sous le coup d'une information judiciaire en France à la suite d'une plainte déposée par des Birmans affirmant avoir été forcés de travailler sur le chantier du gazoduc de Yadana au milieu des années 90. Le procès de
l'Américain Unocal, partenaire de Total lui aussi accusé de graves violations des droits de l'Homme, s'ouvre dans quelques semaines aux
Etats-Unis. Yadana, avec un milliard de dollars, est le premier investissement étranger en Birmanie, où sévit l'un des régimes militaires
les plus durs au monde. Le gazoduc qui achemine le gaz extrait offshore est enterré sur un parcours ouest-est accidenté et, vu d'hélicoptère, n'a laissé qu'un étroit serpentin de 63 km de long où la végétation est très clairsemée, entre la côte birmane du golfe de
Martaban et la frontière de son seul client, la Thaïlande. Un serpentin en forme de cicatrice sur la région sauvage du Tenasserim qui n'est
pas prêt de se refermer vraiment avec les procédures en cours. Un investissement aux "retombées judiciaires et médiatiques" jamais vues
pour Total. D'un côté, le groupe nie farouchement les allégations, et s'estime victime de "confusions" avec d'autres projets voisins --tel
le chemin de fer Ye-Tavoy qui coupe le "corridor" du gazoduc-- ou de "campagnes d'organisations militantes". De l'autre, ses accusateurs, dont certains s'appuient sur des témoignages de réfugiés birmans en Thaïlande, évoquent des "déplacements forcés de populations", "la militarisation de la zone", du travail forcé, des tortures et des viols par l'armée birmane chargée de garantir la sécurité du chantier. Il sera difficile de faire la lumière sur des faits anciens, dans un pays probablement hors d'accès aux juges et dans le cadre de procédures menaçant de durer des années. C'est la parole de Total contre celle de ses accusateurs. L'opérateur de Yadana a recommencé à amener des petits groupes de journalistes sur place, pour "mieux communiquer". "Il y a eu des problèmes au démarrage du chantier", concède Jean du Rusquec, chargé de mission Myanmar (Birmanie), "strictement du travail forcé, vers décembre 1995, pour la construction de baraquements, du portage". "Nous avons indemnisé les villageois, 400 environ. Il a fallu se bagarrer".
Pour le reste, "l'armée n'a pas sécurisé la zone", affirme-t-il, "il n'y a eu aucun déplacement de village dans notre secteur qui soit lié à la
construction du gazoduc, même si la politique de déplacement des villages est assez systématique près des frontières en Birmanie". A
Thechaung, les villageois évoquent l'époque, "jusqu'en 1994", où la Tatmadaw, l'armée redoutée, réquisitionnait de force les habitants, par groupes de 15 et rotations d'une semaine, pour le chemin de fer. "Si quelqu'un nous protège, on apprécie ce protecteur", déclare le propriétaire d'une maison de thé interrogé sur la présence de Total et qui paraît s'exprimer librement. D'autres villageois énumèrent les bénéfices apportés par le gazoduc à la petite collectivité de 23 villages et 43.000 personnes -dont des Môns et des Karens-- du "corridor" par les programmes de développement durable: adduction d'eau, scolarisation de tous les enfants, dispensaires, fermes pilote, micro-crédits et même camions de pompiers. Avec seulement 800.000 dollars par an, la démarche socio-économique du consortium -- où Total détient 31%, Unocal 28%, le Thaïlandais PTTEP 25,5% et la compagnie étatique birmane MOGE 15%-- a atteint sans doute son but: "faciliter sa relation avec les populations locales". Total se défend d'avoir mis en place ces programmes pour tenter de racheter des fautes passées : ils ont démarré en même temps que le chantier.
La junte birmane travaille à sa "feuille de route"  
Source: AFP, 2 décembre 2003
En dépit de l'apparente impasse politique en Birmanie, illustrée par la nouvelle détention de l'opposante Aung San Suu Kyi, la junte au pouvoir semble travailler à sa "feuille de route" en vue d'une amorce de démocratisation avant 2006, estiment des experts à Rangoun.
Ces efforts ne déboucheront certes pas sur un état démocratique, avertissent les mêmes experts, mais au moins pourraient-ils dessiner une transition qui verrait l'armée au pouvoir depuis plus de 40 ans en Birmanie enfin consentir à un dosage de pluralisme.
Le général Khin Nyunt, numéro trois du régime, avait, dès sa nomination surprise au poste de Premier ministre fin août, rendu publique une feuille de route en sept points aboutissant à des élections.
Cette initiative avait été saluée par quelques capitales asiatiques soucieuses d'encourager Rangoun, mais rejetée en Occident comme étant un catalogue de voeux pieux ne comportant ni échéancier ni mention de Mme Suu Kyi, leader incontesté de l'opposition.
De plus, la feuille de route avait été présentée dans un contexte de brutale dégradation d'une situation déjà mauvaise, avec l'arrestation du prix Nobel de la paix et de l'état-major de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) après des heurts meurtriers.
Mais six mois après les "événements" du 30 mai, des experts estiment que Khin Nyunt est bien celui qui est chargé de faire évoluer la Birmanie --même si cela doit être au pas de l'escargot-- sous la discrète pression de ses voisins asiatiques.
"Je suis convaincu que ce gouvernement prend (la feuille de route) très au sérieux et que Khin Nyunt a réellement l'intention de mener à bien le processus de la convention nationale et des élections", déclare un chercheur spécialiste du régime birman.
"Le gouvernement pourrait organiser la convention nationale tôt l'an prochain", ajoute-t-il, "et Khin Nyunt viser une constitution, et même des élections, avant 2006".
L'Association des Nations d'Asie du Sud-Est a demandé à la Birmanie, l'un de ses dix membres, de montrer un visage plus présentable lorsqu'elle accèdera à la présidence tournante de l'ASEAN. Le secrétaire-général de l'ONU, Kofi Annan, a lui aussi fait de cette échéance une date butoir pour des réformes démocratiques en Birmanie.
"Bien sûr cela ne veut pas dire nécessairement une démocratie au sens occidental, (les militaires) eux-mêmes parlent d'une 'démocratie disciplinée'", relève le chercheur.
Un autre expert estime aussi que la "date butoir (de l'ASEAN) va forcer Rangoun à bouger".
Première étape de cette feuille de route, la convention nationale, instance chargée de rédiger une constitution, a apparemment déjà donné lieu à des travaux préparatoires.
Une première convention nationale, convoquée en 1993, avait été suspendue en 1996: la LND, qui l'estimait non représentative, avait claqué la porte.
La question de la future représentation de l'opposition et des incontournables minorités ethniques au sein de cette instance est donc cruciale. On ignore si la junte offrira à l'opposition des conditions de participation acceptables.
A ce jour, elle a simplement fait savoir que pour y être intégrée, la LND devrait ... en faire la demande.
Mais "visiblement la junte travaille déjà à rassembler le plus possible de partis et de minorités ethniques pour pouvoir présenter quelque chose qui ait l'air de se tenir", estime un diplomate.
Assignée à résidence, Mme Suu Kyi n'en discute pas moins avec les généraux par l'intermédiaire d'un officier de liaison qu'elle voit aussi souvent qu'elle le souhaite, et notamment de la participation de la LND à cette convention, estiment des diplomates.
Le vice-ministre des Affaires étrangères Khin Maung Win a expliqué que "le gouvernement avait des contacts réguliers" et "positifs" avec elle.
"Certains des généraux voudraient laisser Suu Kyi de côté mais d'autres ont compris qu'elle doit faire partie du processus" de démocratisation, estime le chercheur.
La justice : un levier de RSE ?  
Ce document est consultable sur le site www.sri-in-progress.com

Etude de cas : Total et Unocal en Birmanie.
22 octobre 2003
Marion Cohen
Le 3 septembre dernier, la compagnie pétrolière américaine Unocal a réaffirmé publiquement son intention de poursuivre ses activités en Birmanie malgré les pressions de certains de ses actionnaires et le durcissement des sanctions économiques contre la Birmanie voté par le Sénat en juin. En France, Total n’a pas à redouter ce genre de prise de position de la part d’un gouvernement qui depuis le début soutient l’investissement, d’ailleurs assuré par la Coface. Malgré les divergences de leur gouvernement, les deux pays se rejoignent sur un point : dans chacun d’eux une procédure judiciaire contre la compagnie pétrolière nationale est en cours. Dans chacun d’eux, les défenseurs des Droits de l’Homme espèrent que les poursuites donneront lieu à des condamnations ouvrant ainsi la voie à une plus grande responsabilisation des multinationales.
Première partie : Historique d’une campagne de la société civile contre le projet Yadana.

Deuxième partie : Quels sont les impacts des poursuites lancées contre TotalFinaElf et Unocal sur la communauté des investisseurs éthiques ? A paraître dans le prochain numéro de SRI-in-progress.

Un régime militaire et répressif
La Birmanie, ancienne colonie britannique, connaît depuis son indépendance en 1948, une confrontation quasi permanente entre le pouvoir central, dominé par les militaires depuis 19581, et les nombreuses minorités ethniques. En 1988, des manifestations populaires pro-démocratiques obligent le général Ne Win, chef d’Etat depuis 1962 à quitter le pouvoir. Les militaires réagissent par un nouveau coup d’Etat : le SLORC (State Law and Order Restoration Council), depuis rebaptisé SPDC (State Peace Development Council), prend le pouvoir, impose la loi martiale et se lance dans une répression féroce. La Birmanie devient le Myanmar.
Après le massacre, les chefs de file du mouvement démocratique créent la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) qui remporte 82% des sièges aux élections de 1990. Face aux exactions commises contre la population (travail forcé, exécutions extra judiciaires, tortures), à la répression des minorités ethniques et à la non reconnaissance des élections de 1990, les condamnations puis les sanctions économiques de la communauté internationale se multiplient. En 1997, Bill Clinton signe un décret présidentiel interdisant tout nouvel investissement en Birmanie.
Un investissement à contre courant
Dans ce contexte, deux compagnies pétrolières, Total et Unocal décident de réaliser le plus important investissement qu’aie connu le pays depuis son indépendance (estimé à 1,2 milliards de $) Elles s’associent dans une joint venture2 à la société nationale du Myanmar, la MOGE (Myanmar oil and gas enterprise) intégralement contrôlée par la junte militaire, dans le but d’exploiter le gisement gazier de Yadana. Par l'intermédiaire de la PTT-EP (Petroleum authority of Thaïland exploration and production public Co. ltd), la Thaïlande s'engage, aux termes d'un contrat de vente signé en février 1995, à importer du gaz naturel pour l'alimentation de ses centrales électriques.
Les travaux permettant d’exploiter et d’acheminer le gaz de la mer d’Andaman à la Thaïlande s’achèvent début juillet 1998 alors que sous la pression des Etats et de la communauté internationale, un processus de retrait progressif des multinationales s’est engagé. Ces dix dernières années plus de vingt firmes multinationales, parmi lesquelles Levi Strauss, Reebok, Motorola, Phillips Electronics, Pepsico, Apple, Hewlett-Packard, Heineken, Kodak, Petro-Canada, Texaco, ont décidé de se retirer de Birmanie. Suite à une action de sensibilisation menée par la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme), Carrefour s’est engagé en septembre 2001 à ne plus recourir à des fournisseurs birmans. Triumph International, numéro de la lingerie européenne, a décidé le 28 janvier 2002 de quitter la Birmanie en réaction au mouvement international de protestation organisé en Belgique depuis janvier 2001 par la Campagne " Vêtements propres " et Actions Birmanie.
Première accusation : un soutien moral et politique à la junte
Les activités des pétroliers en Birmanie ont été l’objet de nombreuses critiques et campagnes d’opposition. Les compagnies sont accusées d’appuyer moralement, politiquement et économiquement la junte au pouvoir par leur investissement.
Moralement tout d’abord parce qu’en signant un contrat avec la junte, par l’intermédiaire de la MOGE, les deux groupes acceptent de fermer les yeux sur des violations massives, systématiques et avérées des Droits de l’Homme. Lors de son audition du 2 février 1999 par ‘la Commission des Affaires étrangères sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental’, Thierry Desmarest, PDG de Total répondait à ces critiques en insistant sur la nécessaire séparation entre économie et politique. " Ce n'est pas parce qu'une entreprise investit qu'elle dispose de moyens de pression sur un régime. Il ne lui appartient pas d'agir dans ce sens, car elle supprimerait les limites entre activité politique et activité économique. La sphère d'action d'une entreprise se situe dans le domaine économique et social, elle n'a pas à devenir un acteur de la politique intérieure des pays où elle est implantée "3
Politiquement, ensuite car l’opposition démocratique et les groupes ethniques concernés par le tracé du gazoduc se sont publiquement et à plusieurs reprises prononcés contre le projet. Lors d’un entretien accordé au Monde en juillet 1996, Aung San Suu Kyi, fille du héros de l'indépendance Aung San et secrétaire général du NLD depuis sa fondation s’exprimait comme suit : "Les investisseurs ne devraient pas s’implanter car tout l’argent va à une élite. Je tiens à mentionner la firme française Total qui est devenue le plus fort soutien du système militaire birman. Ce n’est pas le moment d’investir ici".
Cependant, pour Thierry Desmaret, " à l'exception de l'Afrique du Sud, les politiques d'embargo économiques ont démontré leur insuffisance. (…) L'évolution économique de la Birmanie en autarcie complète était dramatique. En investissant dans ce pays, Total créera à terme des sources licites de revenus et un secteur économique sain qui génère de l'énergie disponible et des recettes d'exportation grâce aux ventes de gaz à la Thaïlande. Ces investissements permettront de construire une économie saine, même si cela ne suffit pas à résoudre les problèmes politiques de la Birmanie. Dans ce pays trop longtemps isolé, l'ouverture économique favorisera une évolution politique et sociale positive. Mais la route sera sans doute longue... "4
Les thèses d’Unocal, développées dans leur récent rapport, Progress and prosperity along the pipeline rout, sont du même type : les investissements étrangers auront des impacts positifs sur la situation économique des habitants et permettront à terme une ouverture politique.
Certains éléments jettent un doute sur l’intérêt qu’auraient les compagnies pétrolières à voir le régime évoluer vers la démocratie. Le NCGUB (National Coalition Government of the Union of Burma), gouvernement en exil issu des élections de 1990, a, en effet, averti à plusieurs reprises qu’en tant que représentant du peuple birman, il ne reconnaissait pas les contrats signés par le SLORC : " tout accord passé avec ce régime illégal ne sera pas honoré par le peuple birman"5 Confronté à ce risque, T. Desmarest a expliqué lors de son audition que Total avait pris ses précautions en s’associant avec la compagnie Thaïlandaise. Le gouvernement démocratique ne pourrait pas dénoncer le contrat sous peine de se brouiller avec le seul client de la région à même de consommer la production de gaz.
Deuxième accusation : un soutien économique au gouvernement répressif d’un narco Etat.
Dénonciation économique enfin, car les revenus générés par l’exploitation du gaz apporteraient un soutien financier à la junte lui permettant de se maintenir au pouvoir grâce à une répression féroce orchestrée par une armée en croissance. Il est nécessaire de rappeler que le gaz produit par le projet n’est que très faiblement destiné à la consommation birmane6. Les retombés économiques sont donc essentiellement liées aux emplois créés dans la région de Tenasserim et à la manne financière que représentent la construction du gazoduc et l’exploitation du gisement. Le contrat porte sur plus d’un milliard de dollars, et, depuis sa mise en service, le gazoduc rapporterait selon les estimations entre 150 et 400 millions de dollars par an au régime, ce qui représente la première source de devises étrangères du pays. Lors de son entretien du 16 mars 1999 en Thaïlande avec les membres de la Commission, U Maung Maung, président de la Fédération des Syndicats de Birmanie, a expliqué que "les investissements étrangers en Birmanie ne profitent qu'à l'armée qui est passée de 180 000 hommes à 450 000 hommes. La Birmanie consacre 60 % de son budget à la défense contre 2 % à l'éducation. Les forces de sécurité qui protègent les équipements sont rémunérées par les habitants."7 La Birmanie n’étant pas en guerre, la croissance de l’appareil militaire servirait essentiellement à la répression interne.
Certains détracteurs vont jusqu’à affirmer que les compagnies pétrolières fourniraient directement à la junte les moyens de développer son appareil militaire. A titre d’exemple la FIDH dans un communiqué de presse du 24 juillet 2001 dénonçait : " la junte est sur le point d’acheter des avions de combat, dix chasseurs Mig-29 à la Russie…Coût de l’opération : 130 millions US$. Coïncidence ou non, cet achat survient au moment du premier versement, par la Thaïlande, de 100 millions US$ pour la livraison de gaz naturel birman de Yadana exploité notamment par TotalFinaElf. ".
Face à ces accusations, l’attitude des pétroliers s’apparente à un déni total. Ainsi, dans son rapport consacré au projet Yadana, Unocal affirme qu’" entre 1992 et 2000, le gouvernement du Myanmar n’a perçu que de faibles revenus en provenance du projet Yadana. La MOGE, en tant qu’investisseur, a du contribuer à l’investissement de développement et n’a pas encore totalement remboursé le prêt contracté dans ce but.(…) Le gouvernement du Myanmar ne commencera à retirer les bénéfices générés par le projet Yadana qu’à partir de 2005-2006 "8
La coexistence d’affirmations si opposées est rendue possible par l’opacité des comptes de la Birmanie et par le refus des sociétés de communiquer de façon transparente sur le sujet. Ainsi, lors de son audition des 11 et 12 mai 1999, Tyler Giannini, directeur de EarthRights International, expliquait que "Le flou sur les chiffres ( des revenus générés par le projet Yadana NDLR) s'explique car le contrat avec les autorités birmanes n'est pas public. On ne peut y avoir accès, et on n'a aucun moyen d'en connaître les clauses. En raison du caractère très fermé et secret du régime birman, il est impossible de savoir quel contrat les autorités birmanes ont signé et quel est le montant des taxes "9. Une évolution vers un peu plus de transparence serait peut-être à chercher du côté des demandes des actionnaires. Le 2 septembre dernier lors d’une rencontre avec Phil Angelides, trésorier de Californie, et Alan G. Hevesi, vérificateur de l’Etat de New York, demandée par huit fonds d’investissement, Unocal s’est, en effet, engagé à considérer avec soin une requête d’analyse des coûts et bénéfices du projet Yadana.
Enfin, la Birmanie, régulièrement accusée d'être un narco-Etat, est considéré par le Département d'Etat américain comme le premier producteur exportateur mondial d'héroïne (60 % de la production)10 Pour certains tel Frédéric Christophe, membre de l'Observatoire géopolitique de drogues, et auteur de Birmanie, la dictature du pavot , le projet Yadana entraîne une collaboration économique avec la dictature birmane et par ricochet une complicité dans le blanchiment de l'argent de la drogue. Lors de son audition du 22 décembre 1998, il décrit le fonctionnement du système mis en place : "Total reconnaissait depuis 1994 avoir versé quinze millions de dollars à la signature du contrat. Ces quinze millions légaux décaissés par Total ont été injectés dans le circuit financier de l'argent de la drogue. Le blanchiment en l'espèce consiste à injecter de l'argent légal dans un circuit financier illégal pour blanchir l'ensemble du flux. L'observatoire géopolitique des drogues a cherché à en savoir plus sur les modes de versements de Total (zone géographique, banque, compte), mais le silence et l'opacité sont plus grands que pour les versements d'Elf à l'Etat congolais." Selon lui, "la complicité de Total dans le blanchiment ne saurait être considérée comme involontaire car, pour la protection du chantier, une armée birmane performante est une nécessité, et seul l'argent de la drogue permet de l'équiper. D'autre part, comment ignorer la vraie nature de la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE) quand, comme Total, on négocie avec elle depuis de longs mois ?"11 La Commission des affaires étrangères a précisé dans son rapport qu’elle n’avait pas été à même de vérifier ces accusations.
Dernière accusation : complicité de violation des Droits de l’Homme
Enfin, les compagnies pétrolières sont accusées d’être complices des multiples violations des Droits de l’Homme commises par le régime de Rangoon à l’occasion des travaux réalisés lors de la construction du gazoduc. Avant même le début du chantier, les compagnies ont été mises en garde contre les risques d’abus à l’encontre des populations que pouvait générer le projet. Ainsi, Yozo Yokota, Rapporteur spécial de l’ONU sur la Birmanie, met l’accent, dans son rapport de 1995, sur le lien entre violations des Droits de l’Homme et investissements étrangers : "Les travaux forcés, les déplacements forcés, les exécutions sommaires, les coups, les viols et les expropriations sans indemnités perpétrés par le SLORC sont plus fréquents dans les zones frontalières où son armée est engagé, dans des opérations militaires ou dans des projets de développement régional"12.
L’acheminement du gaz vers la Thaïlande a nécessité la construction d’un gazoduc traversant la région du Tenasserim en Birmanie sur une distance de 63 km. Depuis des décennies cette région est le théâtre d’une rébellion armée des minorités Karens et Mons qui s’est radicalisée après le coup d’Etat du SLORC. L’accord passé avec le gouvernement de Rangoon obligeait celui-ci à garantir la sécurité des zones traversées par le gazoduc. De plus, la bonne marche des travaux nécessitait une prise de contrôle total de la région par l’armée afin d’éviter les dommages collatéraux des combats entre l’armée et les minorités et les attaques directes. La sécurité passait donc par une militarisation à outrance. Selon les propres mots de T. Desmarest, "au moment où le chantier de Total était important (3 000 personnes y travaillaient), la présence militaire dans la région a été renforcée pour assurer une protection de la zone. La compagnie n'emploie pas de milice privée "13 Selon le rapport de la FIDH, La Birmanie, TOTAL et les droits de l’Homme : dissection d’un chantier, paru en octobre 1996, " en 1990, il y avait environ 5 bataillons situés dans la région du gazoduc ; en mai 1996, au moins 12 bataillons (peut-être même 15) y avaient été déployés.(...) Au total, environ 10.000 hommes (étaient) chargés de la sécurité du gazoduc, selon les estimations. Ce chiffre n’inclut pas les unités de renseignements, les forces de police ou forces spéciales que le SLORC (avait) dispersées dans toute la région. "14
Cette militarisation intensive de la région du gazoduc se manifeste par de multiples abus à l’encontre des populations de la région : déplacements forcés de villages pour des raisons de sécurité ou pour dégager la zone de construction des infrastructures ; utilisation systématique du travail forcé pour la mise en place de casernes militaires et de projets liés au pipe-line. Officiellement, les compagnies pétrolières nient tout déplacement de village lié au chantier. On peut ainsi lire dans le rapport 2003 d’Unocal “Aucun village n’a été déplacé à cause du projet Yadana. Les propriétaires de toutes les terres utilisées pour le projet ont reçu une compensation juste pour l’utilisation temporaire ou permanente de leur terre. Les indemnisations pour les terres arables traversées ont été négociées avec les comités de communication des villages mis en place dans le cadre du programme socio-économique. 303 fermiers ont reçu 1,2 millions de $ d’indemnisation.”15 Pourtant, l’existence de déplacements forcés de population (dès 1991 selon la FIDH) a été indirectement confirmée par le consortium lui-même avec la publication dans le Bangkok Post du 17 avril 1995 d’une page de publicité payée par l’EGAT (Electricity Generating Authority of Thailand) : "Le gouvernement de Myanmar prévoit de compléter sa partie du gazoduc en 1996. Le gazoduc traversera des villages Karens dans le district du Laydoozoo, la province du Mergui-Tavoy, et dans des villages Môns de la province Ye-Tavoy. La Birmanie a récemment dégagé la voie en déplaçant 11 villages Karens qui faisaient obstruction au passage du projet de développement de ressources en gaz." Cette affirmation s’explique selon Total par une "sottise du journaliste"16 La volonté affirmée par les multinationales d’assurer le minimum de dommages aux populations aurait peut être pu se manifester par l’adoption du tracé recommandé, dès 1991, par la Banque Mondiale à la compagnie thaïlandaise PTT-EP, qui s’intéressait alors au gisement de Yadana. Malgré des coûts plus importants, l’adoption de ce tracé qui passe au Sud, par Point Victoria, avant de remonter au Nord en Thaïlande, aurait permis d’éviter la zone de conflit entre les forces du SLORC et les minorités.
Quant au travail forcé, son utilisation semble être pratique courante au Myanmar. Il n’est pas besoin de se référer aux multiples rapports publiés par les Organisations internationales, les ONG ou les Etats, car les déclarations des dirigeants birmans sont suffisamment éclairantes. Lors de la 49e session de l'Assemblée Générale des Nations Unies de novembre 1994, U Win Mra, représentant de la Délégation générale de l'Union du Myanmar déclarait "Le travail volontaire est une tradition profondément enracinée dans la culture du Myanmar (...). Dans mon pays le travail volontaire pour le bien de tous n'est pas considéré comme du travail forcé, ce n'est pas une violation des Droits de l'Homme".
Malgré leurs dénégations constamment réitérées, les membres du consortium ont parfois laissé échapper quelques informations sur le sujet. Ainsi, alors que le rapport 2003 d’Unocal affirme qu’ " il est absolument contraire aux principes et aux pratiques d’Unocal d’utiliser le travail forcé sur un projet. Cette douloureuse allégation est une insulte aux milliers d’employés honorables et durs à la tache d’Unocal et de Total, l’opérateur du projet "17, John Imle, Président d’Unocal, aurait déclaré en janvier 1995 lors d’un entretien avec les opposants au gazoduc " si vous menacez le gazoduc il y aura plus de militaires. Si le travail forcé va de pair avec les militaires, oui, il y aura plus de travail forcé ; à chaque menace contre le gazoduc il y aura une réaction "18. Certaines failles apparaissent aussi dans le discours officiel de Total. Ainsi, dans le rapport sociétal et environnemental 2002 il est écrit que " le Groupe a manifesté une extrême vigilance pour empêcher le recours au travail forcé par l’armée qui assurait la sécurité du chantier. Quand, au début des travaux, un certain nombre de cas ont cependant été constatés, le Groupe, refusant de fermer les yeux, les a immédiatement fait cesser et en a dédommagé les victimes "19. Ceci ressemble à une reconnaissance involontaire d’une pratique dont les dirigeants des multinationales avaient jusque là toujours officiellement nié l’existence.
Pour leur défense, les compagnies pétrolières citent plusieurs missions envoyées dans la région afin de vérifier la véracité des accusations. En 1998, deux experts de la Commission pour la justice et la paix au Bangladesh ont rendu sur le sujet un rapport très favorable aux compagnies pétrolières. Cependant, certains des opposants au projet Yadana affirment que les experts, spécialistes du Bangladesh et non de la Birmanie, auraient été manipulés : leur interprète appartenait à la MOGE ce qui laisse douter de la liberté des témoignages qu’ils ont pu recueillir ; les noms de village visités font penser que la Commission ne s'est pas rendue du côté de la frontière thaïlandaise où ont eu lieu de nombreuses exactions et où se trouvent les camps de réfugiés.20
Les compagnies pétrolières font aussi état d’un important programme de développement socio-économique à destination de 13 villages de la zone du gazoduc. Ce projet, évalué à 6 millions de $ et élaboré en étroite collaboration avec les habitants, a été étendu en 2001 à 23 villages. Dans sa brochure Yadana un développement industriel au Myanmar de juin 2002, Total dresse un bilan positif de cette action avec notamment : construction ou rénovation de 40 écoles et de 7 dispensaires et cliniques ; formation et recrutement d’enseignants, de personnel médical, de fermiers, de vétérinaires ; construction d’infrastructures.21 En mars 1999, la Commission des affaires étrangères s’est rendue sur les lieux et " a visité des écoles construites par Total, des fermes modèles, des centres de santé. Ces installations financées par Total bénéficiaient aux habitants de la zone. Ceux-ci semblaient satisfaits. Toutefois dans les villages de pêcheurs Môns notamment Daminsek, la misère était criante et le sous-développement réel. Les responsables de Total reconnaissaient eux-mêmes que leurs efforts étaient "une goutte d'eau dans la mer""21 Si ces efforts louables ne sont pas contestables, ils ne signifient pas pour autant que des abus n’ont pas eu lieu. La mission s’est d’ailleurs exprimée très clairement sur ce sujet : " La mission juge que le lien entre la présence militaire, les exactions contre les populations et les travaux forcés est avéré. Total ne pouvait l'ignorer "22
Ces multiples accusation ont donné lieu à des poursuites contre Unocal depuis 1996 et contre Total depuis 2002. Dans un contexte international d’isolement croissant qui ressemble à celui qu’a connu l’Afrique du Sud de l’Apartheid, il est intéressant de se demander quel rôle les actionnaires, acteurs fondamentaux du retrait des multinationales de Pretoria, sont prêts à jouer. Les accusations émanant de la société civile n’ont pas donné lieu à de véritables réactions. La menace de condamnation qui pèse sur les deux pétroliers aura–t-elle plus d’influence ? Quelle serait la réaction des actionnaires en cas de condamnation ? Dans le milieu de la finance responsable le non respect des droits de l’homme dans un pays en développement constitue-t-il un critère prépondérant ?
Autant de questions auxquelles je tenterai de répondre dans la deuxième partie de cet article à paraître dans le prochain numéro de SRIP.
Si vous êtes gérant d’actifs, engagé dans l’ISR et que vous avez décidé d’inclure ou au contraire d’exclure une des deux compagnies de votre portefeuille vous pouvez me contacter à l’adresse suivante afin de participer au débat en expliquant les raisons de vos décisions.
marion.cohen@terra-nova.fr

En savoir plus :


* Sur les opposants au projet :

Rapport d'information n°1859-01 de Mme Marie-Hélène Aubert et MM. Pierre Brana et Roland Blum déposé par la commission des affaires étrangères sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental : http://www.assemblee-nat.fr/rap-info/i1859-01.asp

Le compte rendu des auditions : http://www.assemblee-nationale.fr/rap-info/i1859-02.asp

Le rapport de la FIDH, La Birmanie, TOTAL et les droits de l’Homme : dissection d’un chantier, paru en octobre 1996 : http://www.fidh.org/rapports/total.htm

Le site d’Action Birmanie, association belge attachée à la reconnaissance des droits démocratiques de la population birmane opprimée par la dictature :
http://www.birmanie.net/birma/01_actions_birmanie.html

Le site du NCGUB : http://www.ncgub.net/

* Sur la communication officielle des compagnies pétrolières

Le site d’Unocal consacré au projet Yadana : http://www.unocal.com/myanmar/index.htm

La brochure d’Unocal Progress and prosperity along the pipeline rout, 2003
http://www.unocal.com/myanmar/report03.htm
La brochure de Total, Yadana un développement industriel au Myanmar de juin 2002 :
http://www.total.com/ho/fr/library/finance/pdf/da/2002/myanmar.pdf

Le rapport de la Commission pour la justice et la paix au Bangladesh disponible sur le site d’Unocal : http://www.unocal.com/myanmar/report.htm
L’article de Michel Diricq sur ce sujet : http://www.birmanie.net/birma/ab112_bengladesh150200.html

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1 Si l’on excepte un intermède démocratique entre 1960 et 1962.
2 Le consortium est aujourd’hui composé de Total (31,24% des parts), d’Unocal (28,26%), de la compagnie Thaïlandaise PTT-EP (25,5%) et de la MOGE (15%).
3 Rapport d'information n°1859-01, page 88.
4 Rapport d'information n°1859, compte rendu des audition.
5 Déclaration du NCGUB, 17.05.1994.
6 sur une production totale de 650 millions de pieds cubes/jour, 525 millions de pieds cubes/jour sont destinés à la Thaïlande et 125 millions de pieds cubes/jour au marché birman.
7 Rapport d'information n°1859-01, page 105.
8 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 20. Le prêt aurait été accordé par le groupe japonais MITSUI.
9 Rapport d'information n°1859-01, page 95.
10 Rapport d'information n°1859-01, page 85.
11 Rapport d'information n°1859-01, page 96.
12 Y. Yokota, Situation des droits de l'homme au Myanmar, E/CN.4/1995/6.
13 Rapport d'information n°1859-01, page 87.
14 Rapport de la FIDH, partie IV paragraphe A.
15 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 19.
16 Rapport de la FIDH, partie IV paragraphe B.
17 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 19.
18 Cité par le Bangkok Post du 29 mars 1995.
19 Notre énergie en partage, rapport sociétal et environnemental 2002 de Total, page 88.
20 Cf article de Michel Diricq disponible sur le site d’action Birmanie.
21 Yadana un développement industriel au Myanmar, page 18.
22 Rapport d'information n°1859-01, page 100.
23 Rapport d'information n°1859-01, page 102.
Quels leviers de RSE : la justice ?
Etude de cas : Total et Unocal en Birmanie – (2ème partie)
 
Ce document est consultable sur le site www.sri-in-progress.com
19 novembre 2003
Marion Cohen

Au début des années 90, dans un contexte de multiplications des condamnations et des sanctions internationales à l’encontre du régime militaire birman, deux compagnies pétrolières l’américaine Unocal et la française Total décident de réaliser le plus gros investissement qu’aie connu le pays. Elles s’associent dans une joint venture aux sociétés nationales de la Birmanie, la MOGE (Myanmar oil and gas enterprise) et de la Thaïlande, la PTT-EP (Petroleum authority of Thaïland exploration and production public Co. ltd), afin d’exploiter le gisement gazier de la région de Yadana. Cet investissement a donné lieu à de nombreuses campagnes d’opposition car il apporterait un soutien politique et financier au régime. De plus, les compagnies sont accusées d’être complices des violations des Droits de l’Homme perpétrées par l’armée birmane lors de la construction du gazoduc reliant le gisement de Yadana à la Thaïlande (acheteur du gaz). Ces accusations ont donné lieu depuis 1996 à plusieurs actions en justice : Unocal fait aujourd’hui face à quatre procédures (deux au niveau fédéral et deux au niveau de l’Etat de Californie) ; après avoir échappé à deux mises en cause, l’une aux Etats-Unis, l’autre en Belgique, Total est appelé devant la justice française.

Première étape : la Cour Fédérale du District Central de Californie accorde à Unocal un ‘jugement express’ - summary judgement (1).
Après 7 ans de procédure, Unocal qui doit aujourd'hui faire face à quatre procès n’a toujours pas été mené devant un jury. Cependant, il semblerait que cette éventualité soit désormais à considérer.

Tout commence à l’automne 1996,quand deux procès sont intentés auprès de la Cour Fédérale du District Central de Californie.
En septembre, le premier (‘Ncgub v. Unocal’) est intenté par quatre villageois de la région du gazoduc, le NCGUB (National Coalition Government of the Union of Burma), la FTUB (Federal Trade Unions of Burma) représentés notamment par l’ILRF (International Labor Rights and Education Fund) et le Center for Human Rights and Constitutional Law contre Unocal et le projet Yadana. L’un des 4 plaignants affirme avoir été forcé par l’armée birmane à travailler le long de la ligne du gazoduc sans compensation et sous menace de mort. Les trois autres soutiennent avoir été dépossédés de leurs biens situés le long de la route du gazoduc. La FTUB et le NCGUB allèguent des mêmes préjudices subis par les membres et les citoyens qu’ils représentent respectivement.
En octobre, 11 autres habitants de la région du Tenasserim représentés par le Center for Constitutional Rights, EarthRights International, et Hadsell & Stormer intentent un second procès (‘Doe and al v. Unocal and al’) contre Unocal, Total, la MOGE, le gouvernement birman, John Imle, Président d’Unocal et Roger C. Beach, DG d’Unocal. Ils allèguent que le comportement des défendeurs en relation avec le projet leur a causé les torts suivants : décès de membres de leur famille, assauts, viols, tortures, perte de leurs maisons et de leurs propriétés. Ils cherchent à représenter l’ensemble des habitants de la région du Tennasserim ayant souffert ou étant amenés à souffrir des mêmes préjudices.

Dans les deux cas, la responsabilité est surtout fondée sur la violation de l’Alien Tort Claims Act (ATCA), loi fédérale de 1798 qui dispose que “Les cours fédérales ont la compétence pour juger toute action intentée au civil par un étranger pour un tort subi en violation de la loi des nations ou d’un traité signé par les Etats-Unis. "(2) Cette loi, tombée dans l’oubli depuis près de deux cents ans, est réapparue à la fin des années 70 (3) quand les victimes d’abus commis par des gouvernements ou des militaires étrangers l’utilisèrent avec succès contre leurs bourreaux vivants ou de passage sur le territoire américain.

En mars 1997, dans l’affaire ‘Doe and al v. Unocal and al’ le juge Richard Paez rejette et accède en partie à la motion d’Unocal demandant un non lieu. Il accorde l’immunité souveraine à l’armée birmane et à la MOGE. Il ajoute, ensuite, que l’ATCA lui confère la compétence pour entendre l’affaire et que les plaignants ont apporté suffisamment d’éléments pour que le procès survive à la demande de non lieu. Par la suite, la cour accorde un non lieu à Total (1998) pour absence de compétence sur cette compagnie étrangère et rejette en 1999 l’allégation des plaignants selon laquelle ils représenteraient l’ensemble des victimes de la région de Tenasserim.
En novembre 1997, dans l’affaire ‘NCGUB v. Unocal’ la cour détermine que le NCGUB et la FTUB n’ont pas l’autorité suffisante pour intenter une action par contre il autorise les 4 plaignants à poursuivre en réaffirmant la compétence conférée par l’ATCA. (4)

Ces deux décisions sont très importantes car c’est la première fois qu’une cour fédérale américaine statue qu’en vertu des lois nationales et internationales, une compagnie américaine peut être jugée responsable d’abus commis par ses partenaires dans d’autres pays. Jusqu’à ce moment l’ATCA n’avait été utilisé que contre des individus responsables de violations des droits de l’homme. D’autres procès ont été depuis intenté contre des multinationales (5) pour leur collaboration avec des régimes violents.

Après avoir accepté de donner suite aux deux procès le juge autorise la communication des pièces du dossier : en 2 ans, Unocal produit près de 70 000 pages de documents et 58 dépositions de plaignants, de défendeurs et de témoins tiers appelés à témoigner lors du procès ont lieu.

En août 2000, le juge Ronald Lew, qui a remplacé le juge Paez après sa nomination en mars à la Cour d’Appel du 9ème Circuit, accorde le ‘jugement express’ aux défendeurs : Unocal n’ira pas devant un jury.
Cette décision s’appuie sur plusieurs définitions d’ordre juridique qu’il n’est pas inutile de préciser. Alors que les lois internationales ne s’appliquent traditionnellement qu’aux Etats, les cours ont permis que des plaintes fondées sur les lois internationales soient émises contre des acteurs privés sous la juridiction conférée par l’ATCA. Elles ont, cependant, posé comme condition l’établissement par le plaignant de ‘l’action d’Etat’ (‘state action’) : le plaignant doit prouver qu’il existe un lien étroit entre le comportement de l’acteur privé et celle de l’Etat. Cette exigence a souvent fait barrage à l’ATCA. De plus, lors de procès précédents, il a été jugé que ‘l’action d’Etat’ n’était pas requise pour certaines violations extrêmes des Droits de l’Homme : génocide, crimes de guerre et esclavage.
Le juge Lew accorde le ‘jugement express’ à Unocal pour les plaintes nécessitant ‘l’action d’Etat’ (torture, viol, meurtre) car les plaignants n’ont pu prouver que les défendeurs avaient ‘participé ou influencé’ les militaires, ni qu’ils avaient ‘contrôlé’ ou ‘conspiré’ avec l’armée. Le juge Lew accepte, par contre, l’argument des plaignants selon lequel le travail forcé représente la forme moderne de l’esclavage : il n’est donc pas nécessaire d’établir la preuve de ‘l’action d’Etat’ mais de prouver que les défendeurs ont participé ou coopéré à la violation. Sur ce point le juge a statué qu’ " aucun fait ne suggère qu’Unocal ait eu l’intention d’employer le travail forcé. En fait, les membres de la joint venture ont exprimé leur inquiétude quant au fait que le gouvernement birman utilisait le travail forcé en relation avec le projet. En conséquence, les militaires essayèrent de cacher leur utilisation du travail forcé. Les preuves suggèrent qu’Unocal savait que le travail forcé était utilisé et que les membres de la Joint Venture bénéficiaient de cette pratique. Cependant, comme cette démonstration est insuffisante pour établir la responsabilité en se fondant sur les lois internationales, les accusations des plaignants relatives au travail forcé ne peuvent aboutir " (6)

Après cet échec, les plaignants mènent une double contre-offensive : la première pour faire appel du jugement au niveau fédéral et la seconde pour intenter un nouveau procès mais cette fois auprès de la Cour de l’Etat de Californie.

Le 18 septembre 2002, la Cour d’Appel pour le 9ème Circuit réforme le jugement de la cour fédérale.
Cette décision est particulièrement importante en matière de jurisprudence relative à l’ATCA car elle fait état de deux décisions novatrices.

La question centrale repose sur la définition juridique de la ‘responsabilité pour avoir aidé et assisté’ (‘aidor and abettor liability’) sous la juridiction conférée par l’ATCA. La Cour a tout d’abord étendu le sous-ensemble des cas ne requérant pas ‘l’action d’Etat’ : ‘même les crimes comme le viol, la torture ou les exécutions sommaires qui, par eux même, exigent l’action d’Etat pour qu’il y ait responsabilité sous l’ATCA, n’exigent pas l’action d’Etat quand ils sont commis en plus d’autres crimes comme l’esclavage, le génocide ou les crimes de guerre. " La cour ayant repris la définition du travail forcé donnée par le juge Lew, les autres accusations portées contre Unocal peuvent être entendues sans que ‘l’action d’Etat’ soit requise.

La Cour d’Appel a, ensuite, récusé la décision de la Cour de District selon laquelle les plaignants devaient prouver " la participation active " d’Unocal à l’utilisation du travail forcé par l’armée birmane afin d’établir la responsabilité de la société. Elle s’est fondée sur les décisions du tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et du tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY) pour identifier la nature de l’acte (actus reus) et l’état mental (mens rea) requis pour prouver la ‘responsabilité pour aide et assistance’ sous l’ATCA. Selon la cour, les tribunaux internationaux ont soutenu que " l’actus reus ‘d’aide et assistance’ selon la loi pénale internationale requiert une assistance pratique, un encouragement ou une assistance morale ayant des effets substantiels sur la perpétration du crime ". Dans le cas cette ‘assistance pratique’ prend la forme de " l’engagement de l’armée birmane pour la sécurité et la construction d’infrastructures le long du gazoduc en échange d’argent et de nourriture " et de " l’utilisation de photos, de vues d’ensembles et de cartes lors de réunions journalières afin de montrer à l’armée birmane où assurer la sécurité et construire les infrastructures ". Quant au ‘mens rea’ le TPIY a statué qu’était requis " la connaissance réelle ou constructive du fait que les actions (du complice) assisteraient l’auteur dans la commission des crimes ". En se fondant sur ces définitions la Cour a statué que l’assistance d’Unocal à l’armée birmane " a eu un ‘effet substantiel’ sur la perpétration du travail forcé qui le plus probablement ne se serait pas passé de la même façon si personne n’avait employé l’armée birmane pour la sécurité et sans personne pour leur montrer où le faire " De même, pour le mens rea la cour a jugé que suffisamment d’éléments permettaient de décider lors d’un jugement si Unocal savait ou aurait dû savoir que ces actions " assisterait l’auteur dans la commission des crimes ".
La Cour a ensuite conclu qu’au vu des éléments apportés par les plaignants un jury pourrait reconnaître Unocal responsable d’avoir aidé et assisté l’armée birmane selon les standards développés ci-dessus. (7)

Suite à une requête d’Unocal, la Cour d’Appel a décidé en février 2003, de réentendre l’appel. L’affaire a été entendue le 17 juin dernier devant les 11 juges (au lieu de trois dans l’appel précédent) et la décision est encore à venir.

Un procès qui soulève beaucoup d’opposition.
Cette évolution de l’interprétation de l’ATCA n’est pas sans susciter de nombreuses oppositions.
En provenance des milieux économiques tout d’abord. Le 29 avril 2003, divers représentants des intérêts économiques américains (la National Foreign Trade Council, USA*Engage, la National Association of Manufacturers, le U.S. Council for International Business, la Chamber of Commerce of the United States, et l’Organization for International Investment) ont déposé un amici curiae auprès de la Cour d’Appel du 9ème Circuit lui demandant de reconsidérer son interprétation de l’ATCA et de confirmer la décision de la Cour de District dans les deux procès intentés contre Unocal.
Ces organisations se disent " gravement préoccupées par le nombre croissant de procès intentés en vertu de l’ATCA. Comme dans ce cas (Unocal), des multinationales se trouvent entraînées dans des litiges intentés par des plaignants non américains qui allèguent de préjudices commis en dehors du territoire des Etats-Unis, non par les compagnies, mais par des entités souveraines ou quasi souveraines sur lesquelles les sociétés n’ont aucun contrôle. Cette prolifération de plaintes est le résultat d’une interprétation erronée de l’ATCA. L’ATCA ne fournit pas de base légale pour de tels procès. Il définit simplement une juridiction pour les cours fédérales mais ne crée pas de fondement à une action en justice (‘cause of action’). En ignorant cette distinction critique, les cours sont entrain d’élaborer une jurisprudence de plus en plus sophistiquée de l’ATCA à partir d’une fondation légale inexistante " (8). A cette position légale s’ajoute un certain nombre d’arguments relevant des intérêts économiques des Etats-Unis.
Ces inquiétudes d’ordre économique sont relayées par une étude réalisée par l’Institute for International Economics. Selon Awakening Monster: The Alien Tort Statute of 1789, jusqu’en 2003 des plaignants utilisant l’ATCA ont poursuivi en justice plus de 50 multinationales implantées dans les pays en développement et ont demandé plus de 200 milliards de $ de dommages et intérêts. Même si les multinationales parviennent généralement à obtenir un non lieu avant de passer devant un jury, le nombre croissant des procès ne laisse pas de les inquiéter et pourrait avoir des conséquences sur leurs choix d’investissement. L’étude prévoit sous forme de scénario catastrophe la perturbation de 300 000 emplois aux Etats-Unis et 2 millions dans le monde entier, la perte de plus de 300 milliards de USD en terme de commerce et d’investissement si le Congrès ne formule pas une nouvelle législation afin de clarifier les limites et l’envergure de l’ATCA.

Enfin, l’ATCA est attaqué par le gouvernement américain lui-même. Appelé à intervenir dans l’affaire Unocal, le département d’Etat, qui avait déjà demandé pendant l’été 2002 de renvoyer une affaire du même type intentée contre le géant ExxonMobil, avait préparé une lettre affirmant qu’il ne voyait pas d’objection à l’action en cours. Mais, le Département de justice a pris les devants en déposant le 8 mai dernier un ‘amicus curiae’ (ami de la cour) n’en tenant pas compte. Ce document ne se limite pas à défendre Unocal, il invite la cour à réinterpréter l’ATCA de façon à ce que les plaignants ne puissent plus poursuivre aux USA les responsables d’abus commis ailleurs.
L’ATCA " a été réquisitionné et transformé en fondement d’action en justice permettant à des étrangers d’intenter des procès sur les droits de l’homme devant les cours américaines, même lorsque ces conflits ne concernent que des étrangers et quand les préjudices allégués se sont déroulés dans un autre pays, souvent sans lien avec les Etats-Unis. "
Pour justifier la ré interprétation de l’ATCA le département de la Justice se fonde sur deux types d’arguments. Les arguments d’ordre politique, tout d’abord, sont présentés dans l’introduction. Le rôle donné à l’ATCA par les cours américaines " n’a non seulement pas de fondement historique, mais encore, et c’est plus important, soulève un potentiel significatif d’interférence avec les importants intérêts de politique extérieure des Etats-Unis et est contraire à notre cadre constitutionnel et à nos principes démocratiques " (9) Ainsi, des procès de ce type ont déjà été intentés contre des étrangers ayant aidé les Etats-Unis à arrêter des criminels à l’extérieur. " L’approche de l’ATCA développé par cette cour a des conséquences sérieuses pour notre guerre en cours contre le terrorisme " De telles accusations ont d’ailleurs déjà été portées contre les Etats-Unis eux-même en relation avec ces efforts pour combattre le terrorisme.(10)
Le département de justice a surtout utilisé des arguments légaux pour contrer l’interprétation actuelle de l’ATCA. Selon ces arguments, l’ATCA ne fournirait pas de fondement à une action en justice permettant à la cour de faire appliquer le droit international issu de documents tels que des traités non ratifiés, sans force exécutive et des résolutions non liantes. De plus, aucun fondement d’action en justice ne saurait être impliqué par l’ATCA pour des comportements se déroulant sur le territoire d’autres nations. Il s’agit bien là d’une ré interprétation fondamentale de l’ATCA.

Il n’est pas sûr, cependant, que les cours américaines en tiennent compte. En effet, le 3 juin dernier les 11 juges de la Cour d’Appel du 9ème Circuit ont ignoré l’administration Bush en jugeant à 6 contre 5 qu’un docteur dont des agents américains avaient ordonné le kidnapping et la conduite aux Etat-Unis pour être jugé pour meurtre pouvait poursuivre les Etats-Unis en se fondant sur l’ATCA.

Deux nouveaux procès en cours devant la cour Supérieure de l’Etat de Californie.
Fin 2000, les plaignants ont intenté deux procès devant la cour Supérieure de l’Etat de Californie contre Unocal, Jonh Imle et Roger Beach pour avoir subi de sérieuses violations des Droits de l’Homme en violation des lois de l’Etat de Californie.

Le 7 juin 2002, le juge Victoria Chaney s’est prononcée en faveur de la multinationale sur plusieurs points. Comme les plaignants n’ont pu prouver qu’Unocal " avait l’intention de faciliter le comportement de l’armée birmane et a assisté ou encouragé de façon substantielle la commission des faits " la Cour a jugé que l’entreprise n’était pas directement responsable des torts subis par les plaignants. La cour a également accordé le jugement express à Unocal pour les cinq accusations portant sur sa responsabilité pour négligence car les plaignants n’ont pu prouver que la société avait un devoir vis-à-vis d’eux, condition nécessaire à la reconnaissance de l’accusation de négligence.
La Cour a, enfin, accordé le jugement express à Imle et Beach car " les dirigeants d’entreprise ne peuvent être tenu responsable des torts imputés à une entreprise sur leur seule position de dirigeant " Les plaignants n’ont en effet pu prouver que les deux dirigeants avaient spécifiquement participé, autorisé ou dirigé les faits reprochés ou qu’ayant connaissance des actes commis, il avaient fait preuve de négligence en ne prenant pas de mesures pour éviter ces dommages.
La Cour a, par contre, accordé aux plaignants de poursuivre leur accusation de mauvaises pratiques des affaires en violation du ‘California Business & Professions Code §§ 17200 et seq’ Il est, en effet, possible de porter ce genre d’accusation sur des pratiques effectuées hors de Californie à partir du moment où une partie des conduites erronées se sont produites sur le territoire de l’Etat. Enfin, l’accusation d’enrichissement injuste n’ayant pas été l’objet de demande de ‘jugement express’ reste valide. (11)

Trois jours plus tard, la cour a rendu une autre décision refusant d’accorder à Unocal le ‘jugement express’ pour les accusations relevant de la théorie de " vicarious liability " (responsabilité par association) développée par les plaignants. Cette théorie repose sur le fait qu’en tant que principal les membres de la joint venture seraient responsables pour les actes commis par leur agent, l’armée birmane. La cour a en effet statué que les éléments matériels présentés par les plaignants permettraient à un jury de conclure que les militaires étaient contractuellement responsables de la sécurité ou qu’ils étaient des agents ou des fournisseurs de service indépendants engagés par les membres de la joint venture. Unocal pourrait donc être jugé ‘responsable par association’ pour les abus commis par les militaires.
Enfin, en août dernier, le juge a refusé d’accéder à la demande d’Unocal de traiter l’affaire selon la loi birmane ou la loi des Bermudes ( car deux filiales situées aux Bermudes appartenaient au consortium qui a planifié et construit le gazoduc).
Le procès doit être entendu en décembre prochain.

Total face à la justice française.
Pour Total, tout ne fait que commencer. Après avoir été mis hors de cause dans le cadre du procès Unocal grâce à l'intervention active de l'Etat français se fondant sur une question d'extraterritorialité et les intérêts de la France, le groupe français et son PDG Thierry Desmarest ont dû faire face à la justice belge. Le 25 avril une plainte pour crime contre l'humanité pour le soutien qu'ils auraient apporté à la dictature birmane, a été déposée par quatre plaignants birmans. Elle se base sur la loi belge dite de "compétence universelle", qui permet d'engager des poursuites pour des crimes de guerre, de génocide ou des crimes contre l'humanité commis hors du territoire belge. Cependant les débats ouverts à propos de la loi de ‘compétence universelle’ ont entraîné la suspension de toutes les procédures. Et depuis son abolition le 5 août 2003 Total ne court plus de risques chez notre voisin.

Le 9 octobre 2002, une information judiciaire avec constitution de partie civile a été déposée au parquet de Nanterre à la suite d’une plainte déposée en août par William Bourdon représentant deux Birmans qui affirment avoir été contraints de travailler sur le chantier du gazoduc Yadana contre Le PDG de Total Thierry Desmarest et Hervé Madéo, directeur de Total Birmanie de 1992 à 1999.

William Bourdon, avocat et ancien secrétaire général de la FIDH (Fédération internationale des droits de l'Homme), a créé en mars 2002 l’association Sherpa rassemblant des juristes européens afin de mobiliser des savoir-faire pour lancer des procédures à l'encontre de multinationales ne respectant pas les conventions internationales comme celles de l'OIT (Organisation Internationale du Travail) dans leurs filiales à l'étranger. Il s’agit de faire condamner les entreprises qui profitent des législations laxistes en termes sociaux et environnementaux dans les pays en voie de développement.
Dans un entretien accordé au Nouvel Observateur du 29 août 2002 il a expliqué les modalités des faits reprochés. " Il est reproché par les plaignants aux dirigeants de TotalfinElf et de sa filiale d'avoir recruté et payé des bataillons de l'armée birmane, d'avoir favorisé une situation de travail forcé sur le chantier du gazoduc, en parfaite connaissance de cause, et d'avoir continué à le faire malgré les dénonciations répétées de l'existence du travail forcé en Birmanie par des organismes comme l'Organisation internationale du Travail. Il existe en France un texte, publié en 1944, qui assimile le travail obligatoire imposé par les Allemands aux Français au crime de séquestration. Le travail forcé ne correspondant à aucune infraction du droit français, nous avons retenu le crime de séquestration, qui implique d'avoir participé activement au fait que des gens soient déplacés de force, puis privés d'aller et venir. "

La qualification des faits choisie par le tribunal de Nanterre n'est toutefois pas exactement celle souhaitée par les plaignants et les associations. Selon Le Monde du 19 octobre 2002, le parquet a en effet estimé que le chef relève du simple délit et non du crime. Cette nuance pourrait se révéler de taille puisqu'en matière de délit le délai de prescription est de trois ans et que la construction du gazoduc remonte à 1995. L'affaire pourrait donc être classée pour prescription des faits poursuivis.

De plus, un autre problème de taille fait obstacle au bon déroulement de l’instruction :
Ainsi, W. Bourdon explique dans un entretien accordé au Nouvel Observateur du 16 janvier 2003 que " quelques semaines seulement après notre récent déplacement à la frontière birmane, où nous avons rencontré certains de nos clients ainsi que des témoins, plusieurs de ces personnes, dont deux des plaignants, ont été arrêtées en Thaïlande au prétexte de leur situation administrative irrégulière. Nous subissons donc, de fait, une sorte d’entrave à l’action judiciaire que nous menons au nom de ces victimes, étant précisé qu’elles ne peuvent bénéficier du statut de réfugiés politiques puisque la Thaïlande n’est pas signataire de la Convention de Genève. S’il n’est pas possible de sauvegarder la liberté de nos clients et des témoins, l’action judiciaire risque de s’éteindre. La solution à cette difficulté n’est évidemment pas exclusivement judiciaire… "

Début octobre 2002, Henri Madéo a été entendu par un juge d'instruction de Nanterre, en banlieue parisienne, en tant que témoin assisté pendant environ deux heures. Le statut de témoin assisté est un statut hybride entre le témoin simple, contre lequel il n'existe a priori pas d'indice, et le mis en examen (inculpé), contre lequel il existe "des indices graves ou concordants". L'un des avocats de M. Madéo, Me Jean Veil, a affirmé à l'AFP que tout ce que reprochent à son client "des plaignants anonymes est infondé".

Ainsi, les procès qui se déroulent actuellement en France et aux Etats-Unis représentent peut-être l’une des voies pouvant mener à une plus grande responsabilisation des multinationales lorsqu’elles investissent dans des pays à risque. Une question se pose cependant : qu’on juge favorablement ou non ces procédures visant à faire appliquer le droit international par des juges nationaux, la mise en place d’une structure internationale ne serait-elle pas plus appropriée ?


Cette étude de cas se poursuivra dans les prochains numéros de sri-in-progress, notamment à travers :
* La prise en compte du point de vue d’investisseurs responsables
* La prise en compte du point de vue de Total (interview).



Notes :
1. Le summary judgement’ : Afin d’obtenir un ‘summary judgement’, c'est-à-dire la conclusion de l’affaire avant son passage devant un jury, le défendeur doit montrer qu’un ou plusieurs éléments des accusations proférées contre lui ne peuvent être appuyées par des faits matériels ou doit présenter une défense absolue contre ces accusations. Il revient alors au plaignant de prouver le contraire. Si le juge estime qu’il y a assez d’éléments matériels permettant à un jury de se prononcer sur la responsabilité du défendeur au regard des accusations proférées contre lui il autorise les plaignants à poursuivre. Dans le cas contraire le ‘jugement express’ est accordé au défendeur.
2. “The district courts shall have original jurisdiction of any civil action by an alien for a tort only, committed in violation of the law of nations or a treaty of the United States.” USA code, titre 28 part IV, chapitre 85, section 1350.
3. Filartiga v. Pena-Irala : en 1980, les plaignants intentent un procès contre un officier paraguayen pour avoir torturé et assassiné un de leur parent au Paraguay. Cette affaire constitue le premier procès transnational sur les Droits de l’Homme a avoir été porté avec succès devant les cours américaines en se fondant sur les lois internationales. C’est aussi le précédent sur lequel se fondent les autres affaires utilisant l’ATCA.
4. A partir de ce moment les deux procès (‘Doe and Al v. Unocal and al’ et ‘Roe and al v. Unocal and al’) sont coordonnés, partageant les mêmes motions et les mêmes jugements.
5. Parmi lesquelles Royal Dutch Petroleum, Chevron, ExxonMobil, Gap, Coca-Cola...
6. Doe v Unocal (CD Cal. 2000) 110 F. Supp.2d 1294, 1310
7. 2002 U.S. App. LEXIS 19263,
8. Amici Curiae déposé auprès de la Cour d’Appel du 9ème Circuit par différents représentants des intérêts économiques américains le 29 avril 2003
9. Amicus Curiae soumis par le Département de Justice à la Cour d’Appel du 9ème Circuit le 8 mai 2003.
10. Al Odah v. United States, 321 F.3d 1134, 1144-1145 (D.C. Cir. 2003) Procès intenté par des parents des prisonniers de la base navale de Guantanamo.
11. Décision de la Cour de justice de l’Etat de Californie du 7 juin 2002
12. Une requête amicus curiae a été soumise au nom de la République française à la cour fédérale de Los Angeles en 1997, la priant de rejeter la plainte contre Total

En savoir plus:

* Les documents relatifs au procès Unocal : http://www.earthrights.org/unocal/index.shtml
* L’ATCA :
http://www.earthrights.org/litigation/index.shtml
http://www.globalpolicy.org/intljustice/atca/atcaindx.htm
* Télécharger l’Amicus Curiae déposé auprès de la Cour d’Appel du 9ème Circuit par différents représentants des intérêts économiques américains le 29 avril 2003
http://nftc.org/default/usa%20engage/4-29-03%20Brief.pdf
* Télécharger l’Amicus Curiae soumis par le Département de Justice à la Cour d’Appel du 9ème Circuit le 8 mai 2003
http://www.earthrights.org/atca/dojbrief.pdf#xml= http://earthrights.org.master.com/texis/master/search/mysite.txt?q=amicus+curiae&order=r&id=18305a6a18200e5d&cmd=xml
· Awakening Monster: The Alien Tort Statute of 1789
http://www.iie.com/publications/chapters_preview/367/iie3667.pdf
* La position d’Unocal face aux procès :
http://www.unocal.com/myanmar/suit.htm
* Le nouveau site ouvert par Total à propos de la Birmanie :
http://birmanie.total.com/

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