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Le Soir
30 juin 2005
JOAN CONDIJTS
La Cour de cassation clôt l'affaire Total    
Un pipe-line construit en Birmanie dans les années nonante. La compagnie française Total évitera un procès en Belgique... Photo AP.

La Belgique peut appliquer une loi anticonstitutionnelle. Lundi dernier, cette affirmation n'était encore qu'une question s'offrant à la Cour de cassation. La juridiction suprême a tranché ce mercredi. Et répondu affirmativement. Enterrant la plainte déposée par quatre Birmans en 2002...

En avril précisément. Quatre hommes introduisaient, sur la base de la loi de compétence universelle, une plainte avec constitution de partie civile contre Total, son patron, Thierry Desmarest, ainsi qu'Hervé Madeo, dirigeant de la filiale birmane de la société française. Objet : complicité de crimes contre l'humanité.

Victimes de violences de la junte militaire au pouvoir à Rangoon, les plaignants estimaient, en effet, que la compagnie pétrolière avait apporté un soutien moral, financier et logistique aux bataillons birmans, notamment responsables, selon eux, d'actes de travail forcé lors de la construction d'un gazoduc dans le sud du pays - des installations que Total continue d'exploiter aujourd'hui.

Le juge d'instruction Damien Vandermeersch était chargé du dossier. En août 2003, confronté à des pressions diplomatiques, le législateur édulcorait, cependant, le texte, introduisant des critères de rattachement à la Belgique.

Conséquence : les plaintes devaient être relues à la lumière de ces modifications. Un exercice confié à la Cour de cassation.

Les plaignants doivent être de nationalité belge, y requérait l'avocat général. Les défenseurs des plaignants estimaient que le texte législatif s'opposait à la Convention de Genève relative aux statuts des réfugiés dont l'article 16 stipule que « tout réfugié jouira du même traitement qu'un ressortissant en ce qui concerne l'accès aux tribunaux ». Une question préjudicielle était posée à la Cour d'arbitrage.

Et en avril dernier, la gardienne de la constitution approuvait l'argumentation des plaignants birmans.

Les avocats du pétrolier français ont, néanmoins, réussi à convaincre l'avocat général de demander un dessaisissement de la justice belge. Leurs arguments ? La Cour de cassation est obligée d'appliquer une loi anticonstitutionnelle car il n'appartient pas au pouvoir judiciaire de combler une lacune législative.

Lundi dernier, le juriste Marc Uyttendaele qui venait de rejoindre l'équipe de défense des Birmans, rétorquait : l'article 28 de la loi spéciale du 6 janvier 1989 prévoit qu'une juridiction posant une question préjudicielle à la Cour d'arbitrage est tenue de se conformer à l'avis du gardien de la Constitution.

La Cour de cassation a décidé de suivre l'argumentation de la défense.

Au dam des défenseurs des Birmans. On est en droit de se poser des questions : les intérêts des Birmans n'ont pas pesé bien lourd face aux intérêts de Total, regrettait Alexis Deswaef. Si la Cour de cassation n'avait fait que du droit, la solution aurait été inverse. De plus, cet arrêt place la Belgique dans l'illégalité par rapport à ses obligations internationales.

Je n'ai pas lu l'arrêt de la Cour mais il me semble que ce dossier ne posait pas de problèmes, estime Eric David, professeur de droit international à l'Université libre de Bruxelles. La Cour de cassation a vu les choses de manière très conservatrice. Il n'y avait aucun obstacle à étendre la lecture de la loi aux réfugiés conformément à la Convention de Genève.

La Cour d'arbitrage avait même estimé qu'il fallait le faire. Je n'arrive pas à comprendre, ajoute M. David. C'est extrêmement dommage. Contacté ce mercredi soir, le pétrolier français n'a pas tenu à commenter le présent arrêt, indiquant simplement en avoir pris acte.

Le Soir
30 juin 2005
JOAN CONDIJTS
Commentaire:
Une victoire totale mais sans esprit
   

La lettre. Point. Nul esprit. Dura lex... La juridiction suprême du royaume s'est conformée au texte, à un texte, à une lecture de texte. Faisant fi des autres. Sous peine de voir la Belgique condamnée pour manquement à ses engagements internationaux...

Les enjeux du dossier étaient-il trop importants ? Le malheur d'une poignée de réfugiés birmans pouvait-il avoir un quelconque poids devant les intérêts colossaux (en termes d'image) d'un pétrolier ? La Belgique ne prenait-elle pas des risques considérables en se lançant dans une telle instruction ? Questions poujadistes, argueront d'aucuns. A la lueur du présent arrêt, l'interrogation s'empreint, néanmoins, de légitimité...

La Cour de cassation a choisi, a tranché. Dans un sens. Quel juriste aurait crié au crime de « lèse-sa-majesté le droit » si la juridiction suprême avait dit l'inverse ? La Cour d'arbitrage, gardienne de la Constitution l'y exhortait. Pourtant, au premier étage du palais de Poelaert, la balance de Thémis a penché en faveur du puissant. Une dimension qui n'a pas effleuré la Cour ? Une donnée qui n'a jamais guidé les conseillers ? L'arrêt de ce 29 juin ne pourra se départir de ce doute. Et la Belgique n'aura pas été au bout de sa logique politique, stoppée par un artifice juridique.

Le pétrolier gagne. Sans avoir affronté le péril. Le procès n'a pas eu lieu, n'aura pas lieu. Aussi, à l'instar de la décision de la Cour de cassation, seul le doute pourra régner. Total a-t-il été complice d'un crime contre l'humanité ? La Justice a refusé de répondre. La question demeurera.

Dans ce dossier, finalement, une seule certitude apparaît... Lors de la dernière audience, sur le banc de la Cour de cassation, Aung Maw Zin, l'un des plaignants birmans, demandait à son avocat : Y a-t-il un autre juge ?

La Cour de cassation lui a donné la réponse. La seule qui soit indiscutable.