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Michel Diricq - Mars 2000
Nouvelles données sur la responsabilité de TotalFina    
Le procès californien va reprendre prochainement et la justice américaine se prononcera donc prochainement sur la complicité apportée par UNOCAL à la junte de Rangoon et, pour le dire simplement, sur sa culpabilité (19 chefs d'accusation). On sait que TOTAL ne sera pas jugée, suite aux démarches du gouvernement français (cf. Francis Christophe, "Birmanie la dictature du pavot", Ph. Picquier ed. 1998, et tout le dossier présenté sur le site oueb d'EarthRights International http://www.earthrights.org) . Cependant, en cas de condamnation d'UNOCAL, tout cela aura probablement des conséquences judiciaires pour la société TOTALFINA-ELF.

De nouveaux éléments d'information ont été recueillis par le réseau international de soutien aux démocrates birmans et l'objet de ce papier est de tenter de faire le point sur l'un des points les plus importants du dossier: TOTAL, opérateur du projet Yadana, était-elle engagée en Birmanie avant la signature des contrats de 95 et de 92? L'importance de la réponse à cette question n'est pas mince, étant donné que la militarisation de la région du gazoduc, accompagnée d'atteintes aux droits de l'Homme en grand nombre, a véritablement démarré en 1991. TOTAL se défend par exemple de toute implication dans les déplacements de populations dans la région de l'actuel gazoduc en niant leur réalité après 1992 et en prétextant son absence du pays avant cette date (cf. " Réponse aux critiques relatives à la construction du gazoduc " http://www.total.com/fr/cahier/y_reponses.html).

Un premier document important a été publié par TOTALFINA elle-même. On reproduit ci-après un extrait d'article publié dans "ENERGIES", "Le magazine international de TOTAL", n° 39 printemps 1999 qui est tout à fait éclairant. L'article s'intitule "L'Asie pour tremplin" et est signé par Jean-Marie Beuque, Directeur général de TOTAL Indonésie. Total y révèle tout simplement que le premier contrat relatif au projet Yadana a été signé avec la junte en juillet 1989!
Tiré de "ENERGIES". "Le magazine international de TOTAL", n°39, printemps 1999. Extraits de "L'Asie pour tremplin" De Jean-Michel Beuque, Directeur général de TOTAL Indonésie"  
"Lorsque le projet Bongkot fut lancé, la croissance de la consommation énergétique de la Thaïlande était telle que la production espérée ne suffisait pas à combler la demande projetée. Où trouver du gaz pour approvisionner cette soif? Total prit des permis d'exploration à terre en Thaïlande, sur le plateau du Khorat (en association avec Shell), sans succès, ainsi qu'au Cambodge, en mer dans le golfe de Thaïlande, non loin de Bongkot. Déception.

Au Myanmar, naissance d'un champ

Le Myanmar reste dans les pensées de Total et la première expérience des années 70 se révèle fort utile quand, en 1983, une accumulation de gaz est découverte par la compagnie nationale, dénommée aujourd'hui MOGE, en mer d'Andaman, dans le golfe de Martaban. Ce pouvait être une source de gaz à exporter vers le marché thaïlandais! Dès fin 89, Total reprend ses contacts avec les autorités birmanes et retrouve pratiquement les mêmes acteurs que quinze ans plus t™t! En juillet 1989, après d'intenses négociations et malgré une âpre compétition, elle obtient des droits d'exploration sur deux permis. Une campagne sismique 3 D est rapidement menée et quatre puits de délinéation sont forés : le champ de Yadana est né."

You'llfind the english translation of this citation on www.burmanet.org, 15th march 2000



TOTAL était donc présente en Birmanie dès 1989. Il ne s'agit que d'une confirmation de ce que l'on subodorait depuis un certain moment. La junte a, en effet, accordé toute une batterie de concessions pétrolières cette année-là, essentiellement on shore. UNOCALl a fait partie de cette tournée, comme le confirme le passage ci-après, extrait d'une revue pour professionnels du pétrole.

Extraits de "PETROMIN", February 1996  
"(...) Exploration activities "Onshore blocs" With the changes in its Economic Policy in 1988, Myanmar opened onshore acreages to foreign companies for exploration and production of petroleum in 1989. During the first round, nine onshore blocs were awarded to nine different multinationals, including majors and independents. The contractors were Amoco (Bloc B), Yukong (Bloc C), Idemitsu (Bloc D), PetroCanada (Bloc E), Unocal (Bloc F), Shell (Bloc G), BEIPP (Bloc H), Croft (Bloc I) and Kirkland (Bloc J) ".

On a du mal à ne pas croire que la signature de ces contrats avec les bourreaux du 8.8.88 n'a pas entraîné à chaque fois des paiements de quelques millions de dollars. Et quelques responsables de ces compagnies pétrolières ont bien dû aller en Birmanie à cette époque et se rendre compte comment l'armée traitait la population. Pour ceux qui n'ont pas lu "Outrage" de Bertil Lintner, je rappelle que un mois après les massacres de Rangoon, les habitants de la ville ont été forcés de repeindre les façades de leur maison.

La compagnie d'état thaïlandaise PTT s'est associée très vite, si ce n'est dès le départ, à UNOCAL dans l'exploration de ce gisement on-shore qui s'est avéré improductif. Ils ont alors essayé d'obtenir d'autres concessions, dont le contrat pour la commercialisation du gaz de Yadana.

Il est écrit dans le rapport du Ministère du Travail américain sur le travail forcé en Birmanie, daté de 1998:
"In late 1991, the Government of Burma reached a preliminary agreement with the Petroleum Authority of Thailand to deliver gas from the Yadana field to Thailand (216). (note 216. David Hayes, "Gas Import Review Takes on Urgency", Gas World International, April 1992, at 34").

Mais, on sait depuis, que les négociations pour le gazoduc vers la Thaïlande ont commencé beaucoup plus tôt. Voici par exemple un extrait d'article thaïlandais qui en dit plus:
"The Nation", Monday March 25, 1991. Titre: PTTEP plans 3-way venture Sous-titre: Exploration in overlapped offshore area on equal basis with Vietnam and Cambodia "(...) In Burma, PTT Exploration & Production has already formed a joint venture with Unocal of the US to explore in Block F. The joint venture is called PTT EP (Burma) Co. In addition PTT Exploration & Production is also interested in acquiring a concession in the Moh Ta Ma area, which will prove to be a very important energy resource for Thailand in the future because of its proximity".
(Note: Le Bloc F est la concession on-shore d'UNOCAL dont on parlait précédemment et "Moh Ta Ma area", c'est le nom myanmaresque du Golfe de Martaban.)
"Under the plan, the company will lay a 500-kilometre natural gas transmission pipeline to the power generation plant at Sri Nakharin Dam. To ensure continuity of supply, it is necessary that the company be granted the concession, instead of Thailand having to buy natural gas from Burma.
"If settled, this venture will require at least US$1 billion in investment. The Burmese authorities estimate that the Moh Ta Ma reserves of natural gas amount to 3.6 trillion cubic feet. Earlier press reports indicated that Shell, Total, British Gas, Unocal and Nissho Iwai were interested in this concession.
"However, to gain a foothold in Burma, good government-to-government relations are required. PTT Exploration & Production would like the new joint ventures to start this year for concessions offshore of the South Burma".

Cet article du "NATION" indique clairement que les négociations avec la junte pour la construction du gazoduc vers la Thaïlande avaient commencé au début de l'année 1991, voire à la fin de 1990. Mais on peut à présent penser, en relisant l'article du printemps 99 de la revue de TOTAL,"ENERGIES", que c'est à la fin de l'année 1989 que TOTAL a commencé à parler de gazoduc avec la junte. En effet, lorsque M. Beuque nous révèle que des négociations ont commencé à la fin de 1989, on voit mal quel autre sujet les titillait alors, puisque ce qui concernait l'exploration avait été réglé par contrat dès le mois de juillet de cette même année.

Pendant son audition devant les parlementaires français, Th. Desmarest a laissé entendre que dès le départ, le gisement birman ne les intéressait que pour le marché thaïlandais; c'est plus clair dans l'enregistrement de l'audition que dans la retranscription imprimée du le rappport.

Et UNOCAL a donné au moins une fois son point de vue là-dessus:
Tiré de "UNOCAL The Yadana project" November 1995 p.3 sous-titre: "Project objective" "Currently, Myanmar's national energy demand for natural gas cannot, by itself, justify the significant cost of developing the Yadana field". Faute de connaître les termes précis des contrats signés, il reste deux problèmes à résoudre pour démontrer que, finalement, TOTAL est bien impliquée dans les crimes commis par l'armée birmane dans la région de l'actuel gazoduc en 1990 et 1991: quand ont-ils fait le choix du tracé?
Quand les hommes de Total se sont-ils rendus pour la première fois dans cette région?  
L'article du "Nation", daté de mars 1991, montre une carte de projet de gazoduc passant par le col des Trois Pagodes, un peu plus au Nord que Ohnbingwin, Kanbauk, Ban-I-Tong par lesquels passent le gazoduc actuel. Une preuve que les Thaïlandais savaient dès 1991 quel tracé du pipeline les intéressaient doit se trouver dans un rapport de demande de prêt adressé cette même année à la Banque Mondiale. Le rapport du Ministère du Travail américain parle de cette demande adressée de la Banque Mondiale; aide finalement refusée car la BM n'a pas voulu aider financièrement la junte de Rangoon, et parce qu'elle était bien consciente que le gazoduc allait traverser une région de guérilla.

Il semble que le tracé final ait été choisi en 1993, mais ça n'a pas pu empêcher les équipes des compagnies pétrolières, TOTAL, UNOCAL, MOGE, PTT, de se rendre sur place auparavant. C'est en avril 1991 que des Birmans auraient vu pour la première fois un Français dans la région de l'actuel gazoduc, d'après "Total Denial". Ca n'a surtout pas empêché l'armée birmane de "nettoyer la région" avant 1992. Il semble, même, que la route finalement choisie était la plus désirée dès le départ, malgré la guérilla. D'abord pour une raison de coût : si le gazoduc était passé par le col des Trois Pagodes, il aurait été plus long de 100 km, et il aurait donc été beaucoup plus cher.

Pour se faire une idée sur l'économie gazière, rien de tel qu'un avis d'expert : "ENERGIES", "Le magazine international de Total", n°23, mai/juin 1995 "Du gaz et des prix" par Patrice de Vivies, Directeur Gaz, Total"

Contrairement au pétrole brut, il n'existe pas de "marker" international à même de servir de référence universelle pour le prix du gaz. Ce prix dépend, entre autre, du marché auquel le gaz est destiné, des volumes proposés, et de leur étalement dans le temps. La décision de développement dépend de la rentabilité intrinsèque du projet - la taille du "gâteau" - et de la façon dont ce "gâteau" est partagé entre les différentes parties prenantes.

"Un commerce international actuellement limité
"Les débouchés d'un projet sont limités géographiquement, par les capacités des réseaux de collecte proches - s'ils existent -, ou par la faisabilité d'une infrastructure de transport. Ils sont aussi limités économiquement, par les perspectives de demande des régions accessibles. De par sa faible concentration énergétique comparée à celle du brut (1 m3 de brut possède un contenu énergétique mille fois supérieur à 1 m3 de gaz à la même pression atmosphérique), le gaz est une énergie chère à transporter et à stocker. On peut retenir que le coût de transport, à énergie égale, est quatre fois plus élevé pour un gazoduc qu pour un oléoduc, et dix fois plus élevé pour un navire méthanier que pour un pétrolier. C'est ainsi que le gaz commercialisé dans le monde est aujourd'hui à 84% consommé directement dans les pays de production. (...)".

Alors, bien entendu, cet article n'a pas été écrit à propos du débat sur le choix du tracé du gazoduc birman ; mais il donne une bonne première approximation de ce qu'on pu être précisément les facteurs de choix.

Thierry Desmarest pensait plus au gaz birman quand il écrivait ceci:
"Energies" n°13, 1993 "Contrats du troisième type" par Th. D. Directeur général Total Exploration Production
"La décennie quatre-vingt a vu s'opérer un changement spectaculaire dans les activités d'exploration et de production pétrolières. (...) les compagnies nationales des pays en développement, aux prises avec des problèmes d'organisation et de rendement qui ne les avaient pas trop alarmées tant que les prix étaient élevés, se sont retrouvées dans une position plus difficile. Ceci a conduit les gouvernements de ces pays à compter de plus en plus sur les compagnies internationales pour la mise en valeur des réserves déjà découvertes, plut™t que sur les seules capacités financières et techniques de leur compagnie d'Etat. Pour les compagnies internationales, qui cherchent à développer rapidement leur secteur amont, ce revirement a représenté une opportunité exceptionnelle que Total a été l'un des premiers à saisir en signant des accords en 1990 avec la Thaïlande, en 1991 avec l'Algérie, fin 1991 avec la Russie, et récemment au Myanmar (ex-Birmanie) pour l'évaluation et, je l'espère, dans une deuxième étape l'exploitation d'un gisement de gaz en mer". "(...) Que les compagnies internationales aient intérêt à investir dans ces nouvelles opérations dites du troisième type peut sembler évident. En fait, la réalité n'est pas si simple et les propositions faites ne sont pas si mirobolantes.
"Le plus souvent il s'agit de cas techniquement épineux. Plusieurs sortes de problèmes inhabituels se posent aux compagnies pétrolières différents de ceux auxquels elles font face lorsqu'elles prennent en charge l'exploration avant la mise en production. Habituées à réunir les données techniques selon les procédures les plus rigoureuses, les compagnies internationales ont tendance à oublier que ces normes ne sont pas en usage partout. La pratique réserve parfois d'énormes surprises au niveau de l'information de base, comme la localisation des puits ou des tracés sismiques, ou les diagraphies, ou les tests d'écoulement. Il importe donc de prendre son temps et d'investir pour disposer au départ de données fiables".

Il omettait déjà de parler du contrat de 1989. C'était un contrat, non pas d'exploration (le gisement a été découvert, par d'autres, beaucoup plus t™t) mais de forage pour valider les données recueillies par la MOGE sur Yadana, de 1982 à 1987. Ils ont alors découvert qu'il s'agissait de ce que l'on appelle dans leur métier " un champ géant ".

Le contrat signé ensuite en 1992, dont parle Desmarest dans ce dernier article, incluait déjà un chapitre sur l'exportation vers la Thaïlande par gazoduc. C'est ce que dit par exemple la revue Petromin citée précédemment. Ce contrat a été signé une fois que l'armée birmane a réussi à "pacifier" la zone de Kanbauk: c'est en 1991 que la KNU a été chassée de Ban-I-Tong (Nan-I-Tong en birman). Les premières équipes de TOTAL seraient allées faire des études de terrain (pour des premières études d'impact environnemental, pour une définition plus précise du tracé...) en 1993, d'après certains documents de TOTAL (pas d'après leur site oueb, ils n'y parlent que de 95). Et l'étude d'impact environnementale finale, faite avec un universitaire de Montpellier et une boîte de conseil anglo-saxonne (une étude d'impacts qu'ils refusent de rendre public alors que c'est la règle en général) a été faite par la suite, uniquement pour le tracé passant par Ohnbingwin, Kanbauk et par le col de Ban I Tong.
  Article du New Light of Myanmar, de septembre 1994, consacré au protocole d'accord qui amènera, en 1995, à la signature du contrat mentionné sur le site web de TOTAL
Ce papier était un peu long. Tout ceci sera de toutes façons expliqué avec plus de brio dans les prochains écrits de Francis Christophe; avec en plus les scoops qu'il a refusé de me livrer, bien entendu. Et cette note souffre d'une autre faiblesse: des centaines de documents ont été remis au tribunal de la Cour de Californie, documents toujours gardés confidentiels et auxquels je n'ai pas eu accès. Il y a peut-être dans ces dossiers la preuve que TOTAL a demandé dès 1989 à l'armée birmane d'assurer sa sécurité contre les bandits démocrates; ce qui constituerait une preuve définitive de la complicité de cette entreprise dans l'oppression des démocrates birmans. Il faut dire que la rationalité économique de ces derniers semble vraiment très difficile à cerner pour nos esprits d'occidentaux. La revue "ENERGIES" ne nous dit rien là-dessus.