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Par Michel Diricq
Dissection d'une manipulation
Le rapport de la Commission for Justice & Peace, Bangladesh
   
Pour faire face aux critiques dénonçant les atteintes aux droits de l'Homme accompagnant leur projet birman, Unocal et Total ont eu la brillante idée de faire enquêter des experts a priori neutres et objectifs. C'est la Commission for Justice and Peace du Bangladesh qui a été appelée à la rescousse, probablement parce que Unocal est bien implantée dans ce pays. Le rapport d'enquête est consultable encore aujourd'hui sur le site oueb de TotalFina, http://www.total.com/fr/cahier/timm.html, et aussi sur celui d'Unocal, http://www.unocal.com/myanmar/timm.htm.
Ce rapport a été remis aux députés français par la direction de la communication de TotalFina, mais, comme l'on sait, ses conclusions ronflantes ("chaque villageois a une vie meilleure grāce au projet de développement local d'Unocal et de Total") ne semblent pas les avoir convaincus. Ce rapport fait cependant parler de lui de nouveau car la cinquième chaîne de télévision française vient de diffuser l'interview (les 22 et 24 janvier dernier) d'un responsable de fonds d'investissement éthique le citant comme une preuve convaincante de l'exemplarité du projet birman de TotalFina.
Il est donc temps de dire vraiment ce que masque ce rapport bidon et de démonter les quelques techniques de manipulation et de désinformation dont il relève.
Faut-il mettre en cause l'honnêteté des enquêteurs? On a plutôt l'impression qu'ils ont été manipulés et qu'ils ont été un peu trop complaisants en écrivant leurs conclusions. Des précisions ont été demandées par courrier au Révèrent Timm, l'un des deux enquêteurs. Comme il ne répondait pas à notre premier courrier, nous en avons publié un autre sur BurmaNet. Le lendemain celui-ci s'excusait de son retard, sans apporter de réponses à nos différentes questions ; et il nous demandait d'être plus discret.

1. La Commission for Justice and Peace affirme ne pas avoir vu de présence militaire pendant son séjour. Questions: comment est-il possible de ne pas voir de présence militaire pendant un séjour en Birmanie? Et même, comment est-il possible de ne pas voir de soldats thaïlandais gardant la frontière que traverse, chacun le sait, le gazoduc ? Le Révèrent Timm n'a pas répondu.

2. La Commission rapporte que l'interprète de sa mission est une employée de la compagnie d'état birmane MOGE, Myanmar Oil and Gas Entreprise, partenaire de Total et d'Unocal dans le projet Yadana. La MOGE est contrôlée par l'armée birmane et est soupçonnée, notamment, de blanchir l'argent de la drogue. C'est méconnaître le régime de terreur répandu par la junte, et dénoncé par les instances internationales, que de penser que des citoyens birmans peuvent parler librement devant un cadre de la MOGE.

3. La Commission rapporte que le projet de développement local a été mené avec des "Groupes de communication villageois" ; ces groupes de communication sont également largement évoqués dans les différentes présentations du projet publiées par Total et Unocal. On connaît au moins une photo, publiée en 1995 dans une plaquette publicitaire de Total, montrant un de ces "groupes de communication " posant devant un bureau de l'USDA, la milice " civile " birmane. Dirigée par les généraux de la junte, l'USDA est censée prouver que les "masses" suivent les mots d'ordre des guides géniaux du pays et elle est notamment utilisée pour " casser " les manifestations et réunions de la Ligue Nationale pour la Démocratie. Il a fallu quelques mois à la direction de la communication de Total pour comprendre sa gaffe (USDA était écrit en birman sur la photo), mais aujourd'hui l'erreur est réparée.
 
dans "Total, The Yanada Gas Development" (nov. 95).
 
4. Les enquêteurs de la Commission ne connaissent pas la Birmanie ("la structure sociale des villages birmans est différente de celle du Bangladesh" ... "la végétation est imposante comparée à celle de l'Irian Jaya".). Le Révèrent Timm et le Juge Subhan ont découvert ce pays au cours de leur mission de 5 jours et la réponse faite à notre lettre laisse penser que le premier n'est toujours pas bien informé sur la situation birmane. C'est notamment par notre courrier que le Révèrent Timm aurait découvert que la junte de Rangoon utilisait son rapport pour faire croire qu'il n'y avait pas d'atteinte aux droits de l'Homme dans le sud de la Birmanie.

5. Les noms des villages visités font penser que la Commission ne s'est pas rendue du côté de la frontière thaïlandaise, bien que le gazoduc traverse celle-ci. La question a été posée au Révèrent Timm qui n'a pas répondu. Le fait est qu'il aurait pu y voir une présence militaire importante et les lieux où ont été commis un certain nombre d'exactions. Il aurait pu également, en se rendant sur le territoire thaïlandais, rencontrer les réfugiés birmans ayant fui la région du gazoduc, et peut être même les manifestants thaïlandais s'opposant au gazoduc. La Commission n'a pas rencontré de réfugiés birmans ayant fui en Thaïlande.

6. Dans le village de Migyaunglaung, la Commission fait état du déplacement de la population : " This is divided into two, the East Bank (old village) and the West Bank. The Army took the people (mostly Karen) out of the East Bank in 1991 for security reasons and they were given land in West Bank. Total, which came much later as people told us, had nothing to do with the transfer. Beginning in March 1997 people were able to return to East Bank (46 families of Karens) and rebuilt their homes there, with help from Total of 10,000 k. per family". Total nie toute implication dans les exactions commises par l'armée birmane en 1991 amis il faut préciser que c'est en 1989 que la compagnie a commencé à travailler avec la junte à son projet gazier (cf. " Energies, le magazine international de TotalFina " printemps 1999. Les rapports faisant état de destruction de villages mentionnent Migyaunglaung dans leur liste. Notons que Total y a donné de l'argent aux villageois pour qu'ils reconstruisent leur maison. Le point le plus important, à notre sens, est que l'armée a "pris" les villageois "pour des raisons de sécurité". Nous avons demandé au Révèrent Timm s'il s'était enquis de savoir ce que signifiait ces " raisons de sécurité ", qui peuvent cacher toutes sortes de crimes comme le savent bien les personnes familières de la junte : il n'a pas répondu. L'Egat a rapporté, cf. Bangkok Post 17 avril 1995, que "le Myanmar a récemment dégagé la voie en déplaçant onze villages qui auraient sinon obstrué la voie pour l'exploitation des ressources gazières du pays"; l'Egat est l'agence de l'électricité thaïlandaise, cliente du gaz birman de Total.

7. On sait que l'une des questions les plus dramatiques porte sur la responsabilité de Total dans le chantier de la voie ferrée Ye-Tavoy, construite par des villageois soumis au travail forcé. La Commission écrit à ce sujet : " We stopped near the place where a railroad under construction will eventually cross the pipeline. There was no one about to interview but it is said that the army used forced labour on the railroad. The chief TOTAL official said that there was no involvement of TOTAL with the railroad in any way, shape or form. The rail bridge near Eidayza has not been built, so it is clear that the railroad has nothing to do with the pipeline construction. It is possible, however, that outsiders confused forced labour on the railroad with forced labour on the pipeline". L'Egat a publié, le 2 mai 1994, un communiqué de presse dans lequel on peut lire notamment que : "The Burmese government is, however, reported building a railway from Ye in Mon State to Tavoy, which will be used to transport troops to guard the pipeline". L'enquête de la Commission for Justice & Peace n'a permis de vérifier si, oui ou non, le chantier de la voie ferrée avait été lancé dans le but rapporté par l'Egat, d'autant que son unique source d'information a été un salarié de Total. D'après l'organisation internationale du travail, des dizaines de milliers de personnes ont été soumises au travail forcé dans le cadre du chantier de construction de cette voie ferrée ; il faut dire que le New Light of Myanmar a éprouvé le besoin de raconter que les paysans avaient "apporté leur contribution volontaire ardente" à ce projet. Ons ait également que, comme toujours, le travail forcé s'est accompagné de très nombreux autres crimes, dont le racket et la taxation arbitraire des populations locales (cf. Rapport sur le travail forcé au Myanmar, 1998). D'après le Karen human rights group, ce sont plus de 300 000 personnes qui ont du fournir du travail forcé pour la voie ferrée et l'on peut se demander ce qu'il reste finalement des "bénéfices" du projet de développement local.

En conclusion, le rapport de la Commission for Justice and Peace, Bangladesh, ne contredit aucunement les éléments de preuve étayant les accusations portées contre TotalFina. Pour ce qui concerne la militarisation de la région du gazoduc, le travail forcé, les déplacements forcés, la répression et les assassinats, le blanchiment de l'argent de la drogue, la " birmanisation ", le soutien à la junte, cette mission d'enquête n'a presque rien vu ; d'abord parce qu'on ne lui en a pas donné la possibilité. Les éléments de preuve recueillis montrent que les conclusions de la Commission for Justice and Peace sont pour le moins erronées.