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(Lettre
du 15 décembre 1999)
Par Aung Ko Acteur du film "Rangoon" de John Boorman, dédié
à Daw Aung San Suu Kyi |
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A
l'attention du Directeur de publication du journal "Le Nouvel
Economiste" |
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Monsieur le Directeur de la publication,
J'ai été surpris du contenu de l'article consacré
à M. Thierry Desmarest dans le numéro 1140 de votre
journal. L'argumentation de la société TotalFina, exposée
page 34, reprend un certain nombre de contrevérités
pourtant régulièrement dénoncées. Elle
mérite que l'on apporte quelques précisions qui, je
l'espère, seront publiées dans votre journal.
Votre auteur écrit que "l'investissement dans le gazoduc de
Yadana a été réalisé en pleine conformité
avec le droit international". Mais comment peut-on parler de conformité
avec le droit quand chacun sait que la Birmanie vit sous la coupe
d'un quarteron d'assassins, régulièrement dénoncés
pour leur esclavagisme et pour leur implication dans la production
et le trafic de drogues? La junte au pouvoir à Rangoon est
complètement illégale puisqu'elle a perdu les élections
de 1990 et qu'elle se maintient au pouvoir depuis lors en faisant
régner la terreur. Le contrat signé par TotalFina n'a
aucune valeur légale, c'est ce que disent les représentants
élus du peuple birman. Cet argument juridique relève
d'une curieuse interprétation du droit selon laquelle les criminels
seraient dans la légalite tant qu'ils ne sont pas trainés
en justice et condamnés. Même des officiels français,
parlementaires membres d'une mission d'information sur les compagnies
pétrolières, viennent de dire et d'écrire que
Total a bénéficié de travail forcé en
Birmanie.
"Rien pour l'instant n'accuse directement TotalFina." ajoute l'auteur
de l'article reprenant l'argumentation de TotalFina; je vous invite
donc à lire le rapport parlementaire récent. Il y est
écrit qu'il est impossible de dissocier en Birmanie, investissement,
securiteé et travail forcé. Les députes français
confirment que le projet de TotalFina a été la cause
d'atteintes aux Droits de l'Homme, notamment de déplacements
de population et travail forcé. Différents éléments
de preuve semblent les avoir convaincus et je suis curieux de voir
s'ils seront publiés dans votre journal :
- En avril 1995, l'agence de l'électricité thaïlandaise
EGAT, unique client du gaz birman, a publié une publicité,
dans le Bangkok Post, précisant que "Le Myanmar a récemment
nettoyé la voie en deplaçant 11 villages karen qui auraient
sinon obstrué le passage du projet de développement
des ressources de gaz ".
- En 1996, le Rapporteur spécial de la Commission des droits
de l'Homme de l'ONU a affirmé que 200 villageois de la region
de Kanbauk avaient été forcés de travailler sans
être remunérés, sur l'ile de Heinze en mai 1995:
ces deux sites sont au milieu du projet de TotalFina et ce sont les
témoignages de certains de ces villageois de Kanbauk que l'on
trouve dans le rapport "Total denial" de l'organisation EarthRights
International (cf. Interim report of the special rapporteur on Burma
(1996) UN Doc. A/51/466, paragraph 135).
- Au mois de janvier de 1999, M. John Imle, alors president de Unocal,
partenaire de TotalFina dans le projet Yadana, a reconnu devant la
cour de Californie que l'armée birmane avait recouru au travail
forcé et que la société Total avait essayé
de dédommager les victimes. Il faut noter que la définition
juridique du travail forcé ne porte pas sur le point de l'absence
de rémuneration du travail mais sur son mode d'imposition.
L'élément le plus grave de l'argumentation que vous
developpez est, malheureusement, qu'elle passe sous silence le fait
que les bataillons en charge de la sécurite du gazoduc poursuivent
leurs exactions au nom de cette même sécurité
du projet de TotalFina. Des rapports récents, émanant
de mouvements démocratiques locaux comme le Mon Information
Service dont les informations précédentes ont été
jugées très crédibles par l'ONU et l'OIT, établissent
que le travail forcé continue. Une note récente de la
Confédération internationale des syndicats libres cite
ces rapports et dénonce auprès de l'OIT la continuation
du travail forcé en Birmanie malgré les condamnations
précédentes du régime en place.
Pour finir, le dernier argument repris dans votre article est "pourquoi
s'interdire d'investir dans des dictatures, puisque les embargos économiques
n'ont jamais montré leur capacité à faire tomber
les dictateurs?". On peut accepter d'oublier, comme vous le faites,
l'exemple de l'abandon de l'apartheid en Afrique du Sud qui a été
provoquée, au moins en partie, personne ne peut le nier, par
les sanctions économiques appliquées contre ce pays.
On peut l'accepter car, dans le cas de la Birmanie, il faut appliquer
les sanctions économiques simplement parce que ce sont les
Birmans eux-mêmes qui nous demandent de le faire. Ce sont les
élus du peuple birman qui nous disent que ces sanctions vont
amener la junte au dialogue avec les forces politiques. Le parti de
Mme Aung San Suu Kyi a une plus grande légitimité que
les dirigeants de TotalFina pour dire ce qui est bon pour la Birmanie,
n'oublions pas qu'elle a remporté les élections de 1990
avec une majorite de plus de 80%. Enfin, il ne s'agit pas uniquement
d'une simple question d'investissement: les comptes des filiales "birmanes"
de Total, publiés depuis 1993 dans le journal d'annonces légales
"Les Petites affiches" prouvent que Total a avancé des centaines
de millions de francs à ses partenaires birmans, or il s'agit-là
de soutien explicite à des personnes impliquées, il
faut le répéter, dans des crimes d'esclavagisme et de
trafic de drogues.
Votre journal pourrait à present faire Ļuvre utile en donnant
de la résonance aux propositions faites par les députes
français. Celles-ci rejoignent la position des démocrates
birmans et cherchent à amener les dirigeants de TotalFina à
faire deux choses: rencontrer les démocrates élus par
le peuple birman (ce qu'il y aurait de mieux serait qu'ils rencontrent
Mme Aung San Suu Kyi elle-même); bloquer la vente du gaz birman
à la Thaïlande tant que la junte ne dialoguera pas avec
ces mêmes représentants du peuple. Dans le contexte politique
birman actuel, personne ne peut ignorer que l'argent du gaz sera utilisé
pour acheter des armes et blanchir l'argent de la drogue.
En vous priant de porter plus d'interêt au dossier birman, veuillez
agréer, Monsieur le Directeur de la publication, l'expression
de mes salutations distinguées. |

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