
|
 |

|
Telerama
2681 - 30 mai 2001
Par Luc Le Chatelier |
|
Le
premier guide touristique qui decourage d' aller visiter une
dictature feroce.
BIRMANIE, NON MERCI |
|
|
 |
|
|
Tout pour plaire. Du soleil, la mer
bleue, des pagodes à foison, des 5 etoiles au prix d' un Formule
1, une monnaie dont le taux de change
officiel est de 6 pour 1 dollar et de pres de 1000 au marche noir.
Avec ca, calme et serenite assures pour les touristes: A chaque coin
de rue, des flics en civil veillent et alpaguent tout birman qui aurait
un contact autre que "rapide et commercial" avec des etrangers.
Bref, voila une destination de reve, vantee, avec juste les bemols
de rigueur, par le Guide Hachette, et Lonely Planet. Et meme le routard,
qui evacue l'epineuse question "Y aller ou non?" en quinze
lignes et conclut par un "oui" a peine nuance de quelques
recommandations ethiques.
D' ailleurs, les Francais adorent: sur les 150 000 touristes qui chaque
annee se commettent en Birmanie, 50 000 viennent de France. Qu' ils
sachent que derriere ce paradis de carte postale se cache le pire
des enfers. Ils devraient, avant de partir, accorder quelques minutes
a la lecture de Birmanie, mode d' emploi , le premier non-guide touristique
qui enumere toutes les bonnes raisons de ne pas se fourvoyer dans
ce pays rebaptise Myanmar par une poignee de generaux sanguinaires
et corrompus. Les vacanciers en mal d'exotisme se rappelleraient que,
depuis l' annullation du resultat des elections de 1990, qui avaient
vu 83% des Birmans voter pour la Ligue Nationale pour la Democratie
et pour son chef de file Mme Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix,
la junte au pouvoir, mouilee jusqu' au cou dans le trafic de drogue,
detruit systematiquement son pays. Comme au Cambodge de Pol Pot, mais
avec plus de raffinement, toute velleite de contestation est brisee,
les minorites shan ou karen decimees, les intellectuels enfermes,
tortures, expulses. Depuis dix ans, l' Etat a ferme les universites
et abandonne les ecoles, qui ne fonctionnent que grace a des groupes
de parents, tandis que l' armee enflait de 400 000 a 800 000 hommes.
"Venez quand nous serons libres!" supplient les rares survivants
de l'opposition democratique. Un appel que reprend Annie Faure, medecin
et coauteur de ce petit non-guide dans lequel elle raconte tout. Les
20 000 personnes, dont des enfants de 8 ans, requisitionnes pour nettoyer,
a la main, les douves du palais de Mandalay, sans salaire ni nourriture;
les quartiers entiers, evacues en quelques heures - 5200 personnes
a Pagan, pres de 200 000 a Rangoon, la capitale - pour chasser les
pauvres vers la peripherie et faire place nette a des hotels de luxe;
le patrimoine detruit, comme le palais royal de Kentung, dans l'Etat
shan, embleme de cette minorite ethnique, rase en 1991 pour qu' y
soit construit un hotel qui n' existe toujours pas. Quant a la restauration
baclee et clinquante des hauts lieux de l' heritage culturel birman,
tous les archeologues qui se sont rendus sur place en arrivent a la
meme conclusion que Mme Aung San Suu Kyi, qui evoque "un disneyland
fasciste".
Mais vous avez deja vos billets et maintenez votre voyage? Ce non-guide
suggere alors d' ouvrir les yeux. Sur le travail force, l'exploitation
des enfants, les atteintes a l' environnement. Et encourage, prudemment,
a s'ecarter des circuits touristiques pour prendre un de ces minibus
bondes qui bringuebalent jusque dans les faubourgs eloignes. Mais
attention: "Protegez les birmans, insiste Annie Faure. N' entrez
pas ouvertement en communication avec eux, respectez leur silence,
ne leur offrez rien qui puisse etre mal interprete par la police:
On m' a rapporte le temoignage d'une famille qui, pour une piece de
1 franc, sans doute donnee par un touriste a un enfant, s' est retrouve
en prison sous le pretexte de detention illegale de devises"
Comme dans l'Espagne de Franco, qui a betonne ses cotes et garrotte
ses opposants, ou la Tunisie d' aujourd' hui, qui etouffe sous un
regime policier, le tourisme, par la caution qu' il apporte a des
dictatures, peut faire plus de mal que de bien. En Birmanie, ce calme
qui vous enchante, c'est celui de la peur. |

|