Presse francophone  
Documents  
Sur Internet  
Livres  



Le Soir - 18 février 2003
PHILIPPE SERVATY
Justice
Restreindre la loi de compétence universelle sur les crimes contre l'humanité

La peur des investisseurs
   
Si la Belgique politique vit déjà à l'heure de la campagne électorale, les cercles économiques restent braqués sur l'actuelle législature. La portée de la loi compétence universelle sur les crimes contre l'humanité, dont des modifications sont actuellement débattues à la Chambre (après leur approbation au Sénat), suscite leurs craintes. La Fédération des entreprises de Belgique (FEB) partage les préoccupations exprimées par les milieux d'affaires étrangers, en particulier américains. Selon la Chambre de commerce américaine - la plus grande association professionnelle outre-Atlantique -, cette législation met les entrepreneurs étrangers à la merci de poursuites pénales en Belgique pour des agissements de gouvernements qu'ils ne contrôlent pas (voir « Le Soir » du week-end dernier).
Aucune menace concrète de boycott ou d'annulation d'investissements n'est actuellement exprimée. Pas même, officiellement, par le gouvernement israélien, en dépit de déclarations récentes allant dans ce sens de la part du ministre des Affaires étrangères, Benjamin Netanyahu, après l'arrêt de la Cour de cassation d'autoriser des plaintes contre le Premier ministre Ariel Sharon (pour son rôle dans les massacres de Sabra et Chatila) : Aucune mesure n'a été prise, confirme Daniel Saada, chargé d'affaires à l'ambassade
d'Israël en Belgique.
Mais les pressions se multiplient pour que la Chambre éclaircisse et restreigne la portée des points de la loi qui ont déjà été modifiés par le Sénat. La loi actuelle - telle qu'elle n'a pas encore été modifiée - a déjà suscité, chez nous, une plainte, en avril dernier, à l'encontre de
TotalFinaElf pour ses investissements en Birmanie.
Pour Eric David, professeur de droit international à l'ULB, les craintes des investisseurs sont exagérées, en dépit de ce précédent : La notion de complicité est interprétée de manière étroite dans notre droit. Il ne suffit pas d'investir dans une dictature. Sinon, les vacanciers dans de tels pays seraient également passibles de poursuites. Il faut que l'investissement s'opère en connaissance de cause et que l'entreprise contribue à l'infraction. Dans cette optique, on peut comprendre les poursuites engagées contre TotalFinaElf, accusé de financer les milices qui surveillent les travailleurs forcés sur ses installations en Birmanie. J'ajoute que la législation américaine comprend également une loi de compétence universelle : le « Alien Tort Claims Act », qui date de 1789, poursuit n'importe qui, dans le monde, viole les droits des nations. Sur cette base, certaines personnes ont porté plainte aux Etats-Unis contre la société américaine Unocal pour ses activités en Birmanie.
Guy Keutgen, secrétaire général de la FEB, n'est pas convaincu par cette interprétation : Les débats au Sénat n'ont pas clarifié, au contraire, la notion de complicité. La Chambre devrait maintenant préciser dans quelles conditions un investissement est considéré comme un acte de complicité avec le gouvernement en question. Elle devrait également renforcer le filtre introduit pour écarter les plaintes qui n'ont aucun lien avec la Belgique. Ce qui est en jeu ? Le sort des futurs investissements étrangers en Belgique. Ils sont cruciaux pour notre économie. Comme l'atteste la lecture de notre infographie sur ce que représentent les investissements américains pour les salaires, la recherche et développement, les exportations... de notre pays. ·

Ne pas gâcher l'acquis Verhofstadt I

ENTRETIEN
PHILIPPE SERVATY
Leonard Schrank est le président de la Chambre de commerce américaine en Belgique. Il rejoint les préoccupations de l'US Chamber of Commerce.

Des entreprises américaines vous ont-elles fait part de leur intention de ralentir ou d'annuler des investissements en Belgique ?
Non. Il n'y a pas de menace concrète à ce stade. Je ne veux pas être alarmiste mais j'ai été très surpris par le nombre de grandes multinationales américaines qui m'ont adressé leurs préoccupations. Si la loi de compétence universelle n'est pas modifiée à la Chambre, les répercussions pourraient être négatives. La portée de cette loi est beaucoup trop large : elle est de nature à effrayer les investisseurs. Ils vont y réfléchir à deux fois. Nous l'avons exprimé à de nombreuses reprises à votre gouvernement.

La part de la Belgique dans les investissements américains en Europe devrait continuer à baisser ...
Les décisions d'investissements se fondent sur des critères économiques.
C'est ce qui explique cette baisse au cours des dernières années (l'attractivité belge a diminué au fil des ans). Mais le gouvernement actuel avait commencé à redresser la barre, en baissant le taux d'imposition et en appliquant la règle du « ruling » fiscal. Construire une réputation prend du temps. Il ne faudrait pas gâcher l'acquis récent. Et ici, je m'exprime à titre personnel : la Belgique devrait se poser une question. N'est-il pas curieux que la seule personne qui soit actuellement l'objet de poursuites, en vertu de cette loi, soit le dirigeant de la seule démocratie du Proche-Orient ? Pourquoi pas Ben Laden ou Saddam Hussein ?