|
Chers parlementaires,
Le sort de la loi de compétence universelle est entre vos
mains cette semaine. Nous voudrions donc vous répéter
limportance capitale que la sauvegarde de cette loi revêt
à nos yeux de syndicalistes, militants associatifs et citoyens.
En novembre, nous avons constitué le «Front peu commun
contre limpunité»(1)
pour que 2003 ne rime pas avec impunité pour les criminels
contre lhumanité et leurs complices devant la justice
belge. Nous avions exprimé notre soutien à la loi
de compétence universelle et notre souhait que les criminels
contre lhumanité et leurs complices, quils soient
ministres ou chefs dentreprises, ne restent pas impunis.
Jusquà lété passé, vous
avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour que les
victimes puissent porter plainte devant la Justice belge. Nous vous
en félicitons car cette loi, soutenue par une immense majorité
des démocrates de par le monde entier, a déjà
eu des effets positifs indéniables à plusieurs niveaux.
Dabord, une trentaine de plaintes ont été déposées
à Bruxelles. Dans tous les pays concernés et dans
le monde entier, elles donnent un espoir aux victimes de voir la
justice rendue face à des génocides, des crimes de
guerre et des crimes contre lhumanité. Le premier procès,
celui des quatre génocidaires rwandais a démontré
toute lutilité de cette loi. Mieux, ces plaintes et
procédures participent à la prévention de futurs
crimes contre lhumanité en avertissant leurs éventuels
auteurs quils ne seront plus jamais en paix. Enfin, linitiative
pionnière de la Belgique incite progressivement dautres
pays (tels lAllemagne et les Pays-Bas récemment) à
adopter des lois similaires. Celles-ci permettront de diminuer le
nombre de plaintes en Belgique et dassister efficacement le
travail de la Cour Pénale Internationale.
Des opposants à la sauvegarde de la loi de compétence
universelle, nous retenons des arguments diplomatiques dune
part, et économiques de lautre. Quels sont-ils ?
Certaines plaintes, mettant en cause des ministres étrangers
en exercice, ont effectivement entraîné des difficultés
dans nos relations diplomatiques avec les personnes concernées.
Cependant, dans laffaire Yerodia, la Cour Internationale de
Justice a donné tort à la Belgique en consacrant le
principe de limmunité des ministres des affaires étrangères
et chefs dEtat en exercice, même pour des crimes contre
lhumanité. Cest une position moralement inacceptable,
juridiquement contestable et politiquement désastreuse. Elle
a néanmoins le triste mérite de résoudre les
problèmes diplomatiques que cette loi avait créés
: nos diplomates peuvent maintenant travailler avec leurs homologues
dans le climat quils souhaitent.
Quen est-il des arguments économiques ? La question
de la sécurité juridique des investissements à
létranger a été évoquée
: la loi de compétence universelle serait néfaste
à celle-ci, en ouvrant trop largement la possibilité
de poursuites contre des entreprises pour complicité de crimes
contre lhumanité. Les conditions juridiques requises
pour être reconnu complice de crimes contre lhumanité
sont pourtant incontestablement claires : seule une entreprise ayant
« apporté sciemment aux auteurs des crimes contre lhumanité
un soutien tel quil facilite la commission de ceux-ci »
pourra être inquiétée. Une entreprise belge
fournissant une turbine pour un barrage chinois ne serait donc pas,
de par ce seul acte, complice déventuels crimes contre
lhumanité. Devenir complice de crimes contre lhumanité
sans sen rendre compte, cela ne simprovise pas ! La
loi de compétence universelle rappelle à tous, ministres,
chefs dentreprise ou simples citoyens, que la protection des
valeurs fondamentales de lhumanité exige la mise en
place de mécanismes de poursuite puissants pour dissuader
et condamner ceux qui agiraient au mépris de ces dernières.
Il est essentiel de rappeler limpact mondial quaurait
la sauvegarde de cette loi pour la création dune véritable
justice pénale universelle. Les deux propositions de loi
que vous vous apprêtez à voter permettent de redonner
leur pleine portée aux lois de 1993 et 1999, tout en rendant
lapplication de la loi financièrement gérable
pour notre pays et en assurant sa complémentarité
avec la Cour Pénale Internationale. Voter ces propositions
de loi maintiendrait une pression indispensable au fonctionnement
de la Cour Pénale Internationale tout en sauvegardant le
seul accès direct à la justice dont disposent actuellement
les victimes. Faut-il rappeler que la Cour Pénale Internationale
ne peut poursuivre que des faits commis après le 1er juillet
2002, à condition encore quils aient été
perpétrés par des ressortissants des Etats étant
parties de la Cour ou sur le territoire de ces derniers ? De nombreux
crimes contre lhumanité, génocides et crimes
de guerre ne seront donc pas poursuivis par celle-ci. La loi belge
reste bel et bien indispensable.
Efforçons-nous un instant dimaginer le scénario
qui simposerait si vous renonciez à voter les lois
interprétative et modificative. La trentaine de plaintes
déposées à Bruxelles seront réduites
à néant et avec elles le travail dinstruction
déjà accompli depuis des années. Les victimes
auront-elles encore le courage, la confiance et les moyens de réintroduire
une plainte, identique à celle quelles avaient déposées
auparavant ? Allez-vous demander au juge dinstruction de redémarrer
ses enquêtes à zéro, ces mêmes enquêtes
entamées pour certaines depuis des années ? Pire,
imaginons que vous ne votiez aucune des deux propositions de loi
: les tribunaux belges ne pourraient plus poursuivre que des criminels
contre lhumanité se trouvant ou s'étant trouvés
sur le confetti de sol belge. Cette restriction supprimerait quasi
totalement les opportunités dapplication de notre compétence
universelle. Et avec elles les avancées significatives que
la Belgique a suscitées au plan international.
La question essentielle demeure de savoir si la Belgique continuera
ou non à participer à la construction dun vrai
mécanisme de justice internationale, que vous appelez par
ailleurs chacun de tous vos vux. A vous de nous convaincre
(associations, citoyens et syndicats) de votre souci réel
de mettre en uvre tout ce qui pourrait préserver notre
humanité des pires crimes dont elle est capable. Et demporter,
par la force de votre conviction, un nombre croissant dEtats
dans votre sillage.
Reed Brody
Porte-parole de Human Rights Watch
Philippe Hensmans et Jan Brocatus
Directeurs dAmnesty International Belgique
Bernard Declève
Président de lAssociation des anciens prisonniers politiques
du camp de Natzweiler-Struthof
Edouard Desmed
Président de la Ligue des Familles
Maddie Geerts
Secrétaire nationale CSC-ACV
Patricia Jaspis
Vice-présidente dAvocats Sans Frontières
Denis Lambert
Secrétaire Général des Magasins du Monde
André Mordant et Daniel Van Daele
Secrétaires Général et national de la FGTB
Véronique Oruba
Secrétaire nationale du MOC
Gaëtan Vanloqueren et Véronique van der Plancke
Porte-parole et membres dActions Birmanie
Dan Van Raemdonck et Paul Pataer
Présidents de la Ligue des droits de lHomme et Liga
voor Mensenrechten
Martien Schotsmans
Porte-parole de la Fédération Internationale des Ligues
des Droits de lHomme
Arnaud Zaccharie
Porte-parole dAttac
_______________________________________________________
(1)Le Front « peu » commun contre limpunité
a été constitué sous limpulsion dActions
Birmanie le 27 novembre 2002 devant le Palais de Justice de Bruxelles
par la majorité des organisations syndicales, associatives
et citoyennes signataires, représentant plus de deux millions
de citoyens en Belgique. Ses actions peuvent être consultées
sur www.birmanie.net.
|