Presse francophone  
Documents  
Sur Internet  
Livres  



Le Nouvel Observateur - Semaine du jeudi 16 janvier 2003 - n°1993 - Monde
Cyril Payen
«Quand on manquait d'hommes, on raflait femmes et enfants...»
Birmanie : Les forçats du gazoduc
   
Sur la frontière entre Birmanie et Thaïlande, l'armée de Bangkok fait la chasse aux clandestins birmans. Principales victimes: les paysans qui ont fui l'enrôlement forcé sur le chantier du gazoduc construit par TotalFinaElf et qui ont décidé de témoigner des violations des droits de l'homme dont ils ont été l'objet

Appelons-les K. et T. Ils sont birmans, paysans de la région de Tavoy. K. et T. travaillaient en Thaïlande sur le chantier d'un célèbre monastère bouddhiste lorsque les services de renseignement et la police les ont appréhendés au cours d'un raid. Enchaînés, ils ont été conduits dans une prison des services d'immigration, entassés à 50 par cellule, dormant à tour de rôle par manque d'espace. Fin décembre, lorsque le nombre de travailleurs clandestins détenus a dépassé 200, ils ont été embarqués dans des camions grillagés qui ont pris, en convoi, la direction de l'ouest, c'est-à-dire de la frontière birmane, selon la procédure habituelle de «rapatriement» forcé des illégaux.
Malgré la forte fièvre dont il souffrait ' et qui n'avait pas été soignée pendant sa détention ', K. a été conduit comme les autres de l'autre côté de la ligne de partage entre la Thaïlande et la Birmanie, dans une zone sous contrôle de l'armée birmane, où les exilés contraints au retour sont livrés à l'arbitraire et à la sauvagerie des militaires. C'est-à-dire traqués, interrogés sur les raisons de leur départ et, la plupart du temps, soupçonnés de dissidence. L'ordinaire, ici, ce sont des journées de torture, de confinement, parfois la mort d'une balle dans la tête. Le périmètre du gazoduc construit par TotalFinaElf est une «zone noire» '
autrement dit de tir à vue. Dans ce «corridor de sécurité» créé par l'armée de la junte birmane, ont été déployés près de 10000 hommes ' cent fois plus qu'avant l'arrivée de Total ', qui veillent au grain, avec les méthodes d'une armée d'occupation. Intercepté il y a quelques semaines par l'opposition, un message du commandement militaire régional ordonnait de «faire disparaître le corps si un civil est tué». C'est pourquoi K. et T. se terrent aujourd'hui dans la jungle, quelque part dans la région du col
des Trois Pagodes.
D'autant que les deux hommes ne sont pas des «clandestins» ordinaires. Ils ont osé révéler ce qu'ils avaient vécu ou constaté dans la zone du gazoduc et même apposer leur signature au bas d'une déclaration manuscrite destinée à la justice française. K. est plaignant et T. témoin dans la procédure ouverte contre la compagnie française TotalFinaElf en août dernier par deux avocats parisiens, Bernard Dartevelle et William Bourdon (voir leur interview page 54). Le premier, victime d'un recrutement forcé, a été en outre témoin d'un viol imputé à un employé de Total. Le second en saurait long sur les relations nouées entre l'armée et le pétrolier lors de la construction du gazoduc qui traverse leur région natale dans le Sud birman, région qu'ils ont dû fuir par la suite.
La dernière fois qu'ils ont été vus en liberté, c'était il y a quelques semaines, dans un village isolé de la frontière, lors d'un rendez-vous secret avec leurs défenseurs français. Au terme d'un long entretien suivi de chaleureuses accolades, ils avaient soigneusement rangé la carte de visite des avocats dans leurs poches arrière avant de disparaître dans la nuit.
Moins de cinq mois après le déclenchement de la procédure, ces deux hommes vivent traqués, comme la dizaine de témoins et plaignants birmans qui voulaient «témoigner de la brutalité et de la destruction qui ont accompagné l'implantation de Total chez eux». De ce fait, la situation paraît bloquée. «Si le juge français faisait le voyage aujourd'hui, il n'aurait plus grand monde à rencontrer», constate un proche du dossier.
Dans la procédure lancée contre la compagnie pétrolière française, Htoo Chit est l'un des témoins capitaux. Il est «l'archiviste du scandale».
Depuis 1996, c'est lui qui rassemble les dizaines de récits de violations des droits de l'homme dont a été victime la population locale sur le
chantier du gazoduc de Total. Réquisitions, exécutions, déportations, recrutement forcé d'hommes, de femmes et d'enfants' «A l'heure qu'il est, tous ceux qui participent de près ou de loin à cette procédure ont dû fuir et se cachent dans la jungle, confirme-t-il depuis sa cachette. Sur une dizaine de plaignants et de témoins, un a disparu depuis deux mois et un autre a trop peur pour parler davantage.» Lui-même a pu s'enfuir de justesse de la frontière fin décembre, quelques minutes avant que deux camions militaires n'arrivent devant sa porte, et cette fois ses contacts dans les services de renseignement de Bangkok ne peuvent rien pour lui.
Troublante coïncidence, on assiste actuellement à un phénomène unique dans le Grand Ouest thaïlandais, sanctuaire traditionnel de l'opposition birmane: une vaste opération militaire a été déclenchée par l'armée de Bangkok dans la zone qui jouxte les installations de Total. «Il s'agit d'une opération de sécurisation du gazoduc français», confirme un officier thaïlandais en poste dans la région. Sans précédent, cette opération, très précisément ciblée, a été lancée par la terrible 9e division de l'armée thaïlandaise. Et elle a débuté quelques jours seulement après la rencontre à Bangkok entre les avocats français et les protagonistes de l'affaire.
«C'est comme si l'on avait tiré une sonnette d'alarme quelque part, dit Htoo Chit. Et maintenant, nous sommes tous des fugitifs.»
Jeune déserteur du bataillon 402 (l'un de ceux qui assuraient la sécurité de Total au début du projet), Ba Kyaw, enrôlé à l'âge de 14 ans, en sait long lui aussi. Il faut multiplier les relais auprès de réseaux clandestins pour le rencontrer dans un coin de jungle du Sud birman. «Cinq des six hélipads de la zone ont été construits par des travailleurs forcés recrutés par nos soins, raconte-t-il. Les pilotes, les ingénieurs français étaient présents. Nous imposions des quotas de recrues dans les villages. S'il n'y avait pas assez d'hommes, l'ordre était de nous envoyer des femmes et des enfants. Outre les hélipads et le débroussaillage, il s'agissait aussi de poser le tube au fond d'une tranchée' Les employés de Total prenaient parfois des photos'»
Révélation accablante, Ba Kyaw se souvient aussi d'une curieuse cérémonie, après le retour à la caserne. «Notre commandant, se souvient-il, a organisé une grande fête. Il y avait du whisky, des vidéos, et de la musique. Il a pris un mégaphone pour nous expliquer que Total avait versé de l'argent, des dollars, car nous devions être épuisés après six mois de sécurité sur le chantier. Et il a dit qu'il était temps de toucher notre part: 500 kyats (un peu plus d'un mois de salaire) pour chacun des 100 soldats, 5000 kyats pour les sous-officiers et des sommes plus importantes pour les officiers.
Je ne sais pas combien le commandant a touché, mais il a pu se payer une voiture japonaise neuve, comme celui du bataillon 401. Son garde du corps et son traducteur ont assisté aux discussions sur le paiement avec les "Pynthe" [les Français].»
Aujourd'hui, huit ans après l'arrivée de Total, il y aurait, en plus de l'action en justice menée par les deux avocats français, une menace sérieuse sur le gazoduc. Son tracé dans la jungle birmane serait devenu un chemin parsemé de bombes. C'est du moins ce qu'on entend dans certains villages où des dizaines d'habitants ont fui pour se réfugier loin du tube.
«Il y a des mouvements suspects la nuit, disent-ils. Nous redoutons une explosion.»
Ils n'ont pas tort. «L'opération a commencé. Nous utilisons du Charlie, du C-4, explique, quelque part dans la région, un homme discret qui en sait long. Dix points ont été choisis. Il y a des boîtes de fer contenant 4 kilos de Charlie et des billes de métal avec un long compte à rebours, reliées à un contrôle radio très sophistiqué et sécurisé' qui est déjà activé.» Selon lui, plusieurs commandos parfaitement entraînés auraient mis sur pied une vaste opération de sabotage. «Nous nous déplaçons sur le site avec des lunettes à vision nocturne, des GPS et des détecteurs de métaux utilisés dans les aéroports, pour contourner les mines MM1 chinoises et les minuscules copies de M14, des mines américaines, placées par le "tatmadaw" [l'armée birmane] tout autour du pipe», ajoute-t-il. L'homme indique ensuite que le budget de l'opération dépasse le million de bahts (plus de 22000 euros), une somme énorme dont il «ne connaît pas l'origine». Selon cet inconnu bien informé, les organisateurs du sabotage auraient déjà quitté la Thaïlande. «Il n'y a pas d'ultimatum, c'est trop tard, dit-il. Le
patron de Total prendra peut-être ainsi conscience du malheur qu'il nous a apporté'»

CYRIL PAYEN