
|
 |

|
| Le
Monde daté du vendredi 10 novembre 2000 |
|
Suu
Kyi, la "Dame de fer" birmane |
|
|
 |
|
|
Le Prix Nobel de la paix est le symbole
de l'espoir dans une dictature sanglante et ubuesque.
Mis à jour le jeudi 9 novembre 2000
AUNG SAN SUU KYI DEMAIN LA BIRMANIE
de Jean-Claude Buhrer et Claude B. Levenson. Ed. Philippe Picquier,
252 p., 130 F (19,8 euros ).
Ce livre tombe à point nommé. Après un bras de fer de dix jours avec
les militaires qui refusaient qu'elle quitte Rangoon, Aung San Suu
Kyi a été placée, pendant une semaine, en résidence surveillée. Une
fois de plus, les persécutions subies par la fille du général Aung
San, le père de l'indépendance, rappellent que son destin est associé,
depuis maintenant douze ans, au sort tragique du peuple birman.
Tout commence le 26 août 1988. Ce jour-là, des milliers
de Birmans sont venus écouter Suu Kyi, revenue depuis peu d'Angleterre
où elle vivait avec sa famille. L'assistance est ébahie
d'entendre cette femme aux allures aristocratiques prononcer des mots
justes et durs pour condamner la dictature militaire qui fait alors
face au plus large mouvement de contestation depuis son arrivée
au pouvoir, en 1962. Pour les auteurs de cet ouvrage, les premières
apparitions publiques de Suu Kyi ont permis le "retour de l'espoir"
dans un pays fermé sur lui-même et qui va bientôt passer d'une
dictature à une autre au prix d'une répression sanglante.
Dès les premières pages, on mesure l'affection qu'ils
portent à ce symbole presque parfait d'un peuple brimé
par une dictature aussi sanglante qu'ubuesque. Au prix peut-être de
s'attacher au seul destin de Suu Kyi et de négliger le sort
des milliers de Birmans assassinés, torturés, emprisonnés
ou asservis par une junte qui n'a rien à envier au despotisme
de la Corée du Nord. Mais les auteurs nous livrent bien d'autres
clefs pour comprendre la situation birmane, et notamment le poids
considérable des "deux armées". Tatmadaw,
au pouvoir depuis 1962 et forte de 350 000 hommes, est issue de l'embryonnaire
armée de libération qui a combattu successivement les
Britanniques et les Japonais.
En quarante ans de pouvoir, Tatmadaw a ruiné le pays. La Birmanie
est passée du statut de "perle des colonies britanniques"
à celui peu enviable de deuxième nation la plus pauvre
du monde. Quant à l'"armée jaune", si elle
est beaucoup plus pacifique, elle n'en est pas moins tout aussi influente,
forte des 250 000 moines bouddhistes et des milliers de pagodes et
monastères que compte le pays. Courtisée par les militaires,
l'"armée jaune" s'est plusieurs fois opposée
à la dictature, notamment à Mandalay en 1990 où
des dizaines de moines et nonnes ont été massacrés
à la fin d'une manifestation prodémocratique.
Les chapitres suivants nous emmènent vers d'autres réalités
birmanes. Et tout d'abord, la mosaïque ethnique: le régime
reconnaît quelque "135 races nationales". Les Karens, les
Kachins, les Arakans, les Chins, les Was ou autres Kayahs sont entrés
en rébellion, pour de plus ou moins longues périodes,
contre le pouvoir central, essentiellement birman. Les auteurs nous
conduisent dans le triangle d'or, aux confins de la Birmanie, de la
Thaïlande et du Laos, où la drogue, les pierres précieuses
et les "merveilles archéologiques" sont l'objet de
toutes les convoitises. Quelques mots enfin sur les complicités
étrangères du régime. Le silence des voisins
asiatiques, l'omniprésence chinoise ou les ambiguïtés
des multinationales, notamment les pétroliers Total et Unocal,
qui ferment les yeux sur le travail forcé et remplissent les
caisses de la junte, sont autant de limites aux sanctions imposées
par la communauté internationale.
Ce livre ne sera pas le bienvenu en Birmanie, comme ses auteurs, inscrits
sur une "liste noire des journalistes indésirables",
comme des dizaines de reporters qui ont eu l'audace d'interviewer
Suu Kyi. Cet ouvrage fait également justice aux douze journalistes
birmans actuellement emprisonnés dans des conditions innommables
pour avoir osé refuser le statut de simples sbires de la propagande
officielle. La journaliste et écrivain San San Nweh a été
condamnée à dix ans de prison pour une interview accordée
à une équipe de télévision française.
Aung San Suu Kyi, demain la Birmanie est la meilleure introduction
en français au pays des Mille Pagodes. Les descriptions des atmosphères
birmanes, des mystérieuses pagodes enfouies dans la jungle
ou des nat, ces esprits vénérés par la population,
se mêlent à la souffrance accumulée sous la botte des
militaires. Peut-être suivront-ils alors les recommandations du Prix
Nobel de la paix qui conseillait de ne pas visiter la Birmanie, de
peur de remplir, même modestement, les caisses d'une des plus sanglantes
dictatures du monde?
Jean-Claude Buhrer est correspondant du Mondeà Genève.Vincent Brossel
Reporters sans frontières |

|