Critiquée
depuis des années par les défenseurs des droits de l'homme
pour le soutien indirect qu'elle apporterait à la junte militaire
birmane dans l'affaire du gazoduc de Yadana, TotalFina Elf a fait
l'objet l'an dernier de poursuites judiciaires en France. Face aux
accusations répétées, la compagnie pétrolière
maintient sa position et dément tout recours au travail forcé.
«Nous travaillons au Myanmar depuis plus de huit ans et nous
avons été attentifs dès l'origine à ce
que tous nos critères professionnels habituels soient pleinement
respectés», affirme Michel Hourcard, le directeur de
la communication.
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Sangkhlaburi (frontière thaïlando-birmane) : de notre
envoyée spéciale Frédérique Martin
Publié le 22.01.2003
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L'angoisse déforme son visage. La toute-puissante neuvième
division de l'armée thaïlandaise lui a intimé l'ordre
de déguerpir. Les «Osso», redoutable milice villageoise,
font les cent pas devant la cabane qui lui sert de domicile dans le
bourg poussiéreux de Sangkhlaburi, perdu dans les montagnes
de l'Ouest thaïlandais.
Htoo Chit, l'homme qui dissèque depuis plus de six ans
les pratiques de la compagnie pétrolière française
TotalFina Elf sur le chantier de Yadana, en Birmanie, s'interroge
sur cette «vague de répression de l'opposition birmane
exclusivement déclenchée dans la zone qui jouxte les
installations de Total». Et cela seulement quelques jours après
le récent déplacement des avocats français William
Bourdon et Bernard Dartevelle sur la frontière thaïlando-birmane.
Moins de cinq mois après le dépôt de la plainte
au tribunal de Nanterre pour «crime de séquestration»
à l'encontre de la compagnie pétrolière dans
le cadre de son activité en Birmanie, Htoo Chit, l'activiste,
a pris la fuite. Et les neuf plaignants birmans doivent se terrer
dans la jungle du col des Trois-Pagodes. L'un d'eux a disparu il y
a deux mois. Un autre, terrorisé par des menaces d'arrestation,
ne parlera plus. «L'indisponibilité des témoins
et des victimes peut compromettre à terme la poursuite de la
procédure. Mais différentes initiatives en cours me
rendent plutôt confiant», confie Me William Bourdon.
L'an dernier, Thierry Desmarest, PDG de TotalFina Elf, et Hervé
Madéo, directeur de l'exploitation en Birmanie de 1992 à
1999, ont fait pour la première fois l'objet de poursuites
judiciaires en France. Ils risquent jusqu'à 20 ans de réclusion
criminelle pour séquestration.
A Nanterre, l'action engagée fin août a été
déclarée recevable. Un juge d'instruction a été
désigné. Sur la frontière birmane, ce que racontent
plaignants et témoins, rencontrés grâce à
de mystérieux intermédiaires est troublant.
Contrairement à ce qu'affirme Total, des milliers d'habitants
de la région du gazoduc ont été expulsés
de leur village par l'armée birmane «pour des raisons
de sécurité».
Il y a aussi les rafles parmi les populations locales pour les
faire travailler de force sur le chantier du gazoduc. Ces mêmes
soldats «ont réquisitionné trente villageois pour
débroussailler, couper les cocotiers, porter l'eau. Nous avons
aussi construit un hélipad pas loin de la «montagne de
la vieille femme». J'avais 16 ans», dit le paysan chassé
de son village. Un déserteur du bataillon d'infanterie 402
confirme que la main-d'oeuvre pour réaliser des travaux liés
au chantier a bien été utilisée de force.
«Nous n'avons jamais recouru directement ou indirectement
au travail forcé» en Birmanie, affirme Total. Htoo Chit
répond : «Total a directement bénéficié
du travail forcé du fait de la militarisation de la zone. Il
n'y avait que deux compagnies dans la région de Tavoy. Avec
l'arrivée de Total, vingt bataillons.» «Le travail
forcé est désormais aboli» dans ce pays, fait
valoir Thierry Desmarest, PDG de TotalFina Elf. Mais voilà,
la méthode de la soldatesque s'est affinée : «L'armée
rackette les villageois pour payer les hommes qu'elle a réquisitionnés»,
explique Htoo Chit.
Enfin, le groupe français nie toute collusion avec l'armée
birmane. Toutefois, le récit d'une étrange fête
dans la caserne de la ville portuaire de Tavoy semble accablant. «La
moitié des hommes du bataillon 402 étaient réunis.
Le commandant a pris le micro : «Nous sommes tous fatigués,
nous avons travaillé pour Total. Ils m'ont donné des
dollars. Maintenant je les partage avec vous mes soldats», se
souvient ce déserteur d'un des «bataillons Total»,
surnom donné par les villageois aux militaires birmans assignés
à la sécurité du gazoduc. «C'était
en 1997, un peu avant la fête des eaux (avril). Il y a eu beaucoup
de whisky, de la musique et deux jours de vidéo», poursuit
celui qui avait été enrôlé de force dans
l'armée à l'âge de 14 ans après une rafle
au marché de Mingaladon.
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