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http://www.lefigaro.fr - 22 janvier 2002
Frédérique Martin
Birmanie : les accusateurs de TotalFina Elf ne désarment pas    
Critiquée depuis des années par les défenseurs des droits de l'homme pour le soutien indirect qu'elle apporterait à la junte militaire birmane dans l'affaire du gazoduc de Yadana, TotalFina Elf a fait l'objet l'an dernier de poursuites judiciaires en France. Face aux accusations répétées, la compagnie pétrolière maintient sa position et dément tout recours au travail forcé. «Nous travaillons au Myanmar depuis plus de huit ans et nous avons été attentifs dès l'origine à ce que tous nos critères professionnels habituels soient pleinement respectés», affirme Michel Hourcard, le directeur de la communication.

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Sangkhlaburi (frontière thaïlando-birmane) : de notre envoyée spéciale Frédérique Martin
Publié le 22.01.2003
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L'angoisse déforme son visage. La toute-puissante neuvième division de l'armée thaïlandaise lui a intimé l'ordre de déguerpir. Les «Osso», redoutable milice villageoise, font les cent pas devant la cabane qui lui sert de domicile dans le bourg poussiéreux de Sangkhlaburi, perdu dans les montagnes de l'Ouest thaïlandais.
Htoo Chit, l'homme qui dissèque depuis plus de six ans les pratiques de la compagnie pétrolière française TotalFina Elf sur le chantier de Yadana, en Birmanie, s'interroge sur cette «vague de répression de l'opposition birmane exclusivement déclenchée dans la zone qui jouxte les installations de Total». Et cela seulement quelques jours après le récent déplacement des avocats français William Bourdon et Bernard Dartevelle sur la frontière thaïlando-birmane.
Moins de cinq mois après le dépôt de la plainte au tribunal de Nanterre pour «crime de séquestration» à l'encontre de la compagnie pétrolière dans le cadre de son activité en Birmanie, Htoo Chit, l'activiste, a pris la fuite. Et les neuf plaignants birmans doivent se terrer dans la jungle du col des Trois-Pagodes. L'un d'eux a disparu il y a deux mois. Un autre, terrorisé par des menaces d'arrestation, ne parlera plus. «L'indisponibilité des témoins et des victimes peut compromettre à terme la poursuite de la procédure. Mais différentes initiatives en cours me rendent plutôt confiant», confie Me William Bourdon.
L'an dernier, Thierry Desmarest, PDG de TotalFina Elf, et Hervé Madéo, directeur de l'exploitation en Birmanie de 1992 à 1999, ont fait pour la première fois l'objet de poursuites judiciaires en France. Ils risquent jusqu'à 20 ans de réclusion criminelle pour séquestration.
A Nanterre, l'action engagée fin août a été déclarée recevable. Un juge d'instruction a été désigné. Sur la frontière birmane, ce que racontent plaignants et témoins, rencontrés grâce à de mystérieux intermédiaires est troublant.
Contrairement à ce qu'affirme Total, des milliers d'habitants de la région du gazoduc ont été expulsés de leur village par l'armée birmane «pour des raisons de sécurité».
Il y a aussi les rafles parmi les populations locales pour les faire travailler de force sur le chantier du gazoduc. Ces mêmes soldats «ont réquisitionné trente villageois pour débroussailler, couper les cocotiers, porter l'eau. Nous avons aussi construit un hélipad pas loin de la «montagne de la vieille femme». J'avais 16 ans», dit le paysan chassé de son village. Un déserteur du bataillon d'infanterie 402 confirme que la main-d'oeuvre pour réaliser des travaux liés au chantier a bien été utilisée de force.
«Nous n'avons jamais recouru directement ou indirectement au travail forcé» en Birmanie, affirme Total. Htoo Chit répond : «Total a directement bénéficié du travail forcé du fait de la militarisation de la zone. Il n'y avait que deux compagnies dans la région de Tavoy. Avec l'arrivée de Total, vingt bataillons.» «Le travail forcé est désormais aboli» dans ce pays, fait valoir Thierry Desmarest, PDG de TotalFina Elf. Mais voilà, la méthode de la soldatesque s'est affinée : «L'armée rackette les villageois pour payer les hommes qu'elle a réquisitionnés», explique Htoo Chit.
Enfin, le groupe français nie toute collusion avec l'armée birmane. Toutefois, le récit d'une étrange fête dans la caserne de la ville portuaire de Tavoy semble accablant. «La moitié des hommes du bataillon 402 étaient réunis. Le commandant a pris le micro : «Nous sommes tous fatigués, nous avons travaillé pour Total. Ils m'ont donné des dollars. Maintenant je les partage avec vous mes soldats», se souvient ce déserteur d'un des «bataillons Total», surnom donné par les villageois aux militaires birmans assignés à la sécurité du gazoduc. «C'était en 1997, un peu avant la fête des eaux (avril). Il y a eu beaucoup de whisky, de la musique et deux jours de vidéo», poursuit celui qui avait été enrôlé de force dans l'armée à l'âge de 14 ans après une rafle au marché de Mingaladon.