
|
 |

|
L'Appel
des 150 |
|
|
 |
|
|
En ce 1er décembre 1998, l'Université
catholique de Louvain a choisi de commémorer le cinquantième
anniversaire de la Déclaration des droits de l'Homme. Elle
a décidé d'honorer Madame Aung San Suu Kyi en lui décernant
le titre de Docteur Honoris Causa pour sa "lutte pacifique pour la
reconnaissance des droits démocratiques du peuple birman, parce
qu'elle incarne, avec courage et détermination, l'appel au
dialogue afin que soient respectés les droits de l'homme".
Nous pensons que ce choix est juste. La lutte pour le respect des
droits de l'homme partout dans le monde est un combat toujours inachevé
et il est essentiel de le rappeler. L'Université, en mettant
à l'honneur Madame Aung San Suu Kyi, a voulu mettre en évidence
et soutenir un exemple contemporain d'intégrité et de
ténacité dans ce combat.
Il a été dit que toute la communauté universitaire
devait, en ce jour, se donner "un aiguillon pour l'action". Il a été
rappelé par plusieurs intervenants lors de la cérémonie
de remise des titres que le combat d'Aung San Suu Kyi devait servir
d'exemple d'humanité et de solidarité et devait encourager
professeurs et étudiants, en mettant leurs savoirs au service
de la société, à poursuivre de tels objectifs.
Un autre Docteur Honoris Causa de ce jour, le Cardinal Roger Etchegaray,
a lui aussi inscrit l'action de la communauté universitaire
dans cet horizon éthique.
Cet appel intransigeant au respect des droits fondamentaux des êtres
humains doit donc s'incarner -un minimum- dans nos vies et dans celle
de notre institution afin que cette cérémonie ne sombre
pas dans une hypocrisie collective. En effet, nos croyances religieuses
ou morales, nos jugements éthiques ne peuvent prétendre
à une certaine légitimité que par et dans l'action
quotidienne.
Aussi, touchés par le combat pacifique remarquable contre la
junte dictatoriale au pouvoir en Birmanie (Myanmar), nous nous devons
de faire, à notre niveau, ce que nous pouvons pour demeurer
cohérents avec l'engagement qu'a pris l'Université vis-à-vis
de Madame Aung San Suu Kyi en l'honorant.
Un fait retient notre attention. Alors que Madame Aung San Suu Kyi
appelle au boycott économique de son pays en vue d'affaiblir
la junte militaire en place qui refuse de reconnaître les résultats
des élections démocratiques tenues en 1990 -où
le parti de Aung San Suu Kyi, la National League for Democracy, a
obtenu plus de 80% des suffrages-, quelques investisseurs occidentaux
contreviennent à cet appel qui a été relayé
par le Parlement européen le 14 mars 1997.
Parmi ceux-ci, la firme pétrolière TOTAL est la première
à être pointée du doigt en raison de l'importance
des investissements qu'elle fait en Birmanie. Elle a initié
depuis 1995, avec la firme pétrolière américaine
UNOCAL Corp., une joint-venture avec la compagnie pétrolière
gouvernementale birmane MOGE (Myanma Oil and Gas Enterprise) ayant
pour but l'exploitation du gisement gazier de Yadana et la construction
d'un gazoduc. A ce propos, Madame Aung San Suu Kyi a déclaré
en 1996 : "les investisseurs ne devraient pas s'implanter car tout
l'argent va à une élite. Je tiens à mentionner
la firme française TOTAL qui est devenue le plus fort soutien
du système militaire birman. Ce n'est pas le moment d'investir
ici."
Pour justifier sa position, Madame Aung San Suu Kyi s'est expliquée
à Rangoon en septembre 1996: "Nous voulons que la Birmanie
soit libre et prospère. Nous ne sommes pas anti-business mais
nous nous opposons aux investissements en Birmanie aujourd'hui car
notre véritable maladie n'est pas de nature économique
mais bien politique. Ce dont nous souffrons vraiment, ce n'est pas
d'un manque d'investissement ou d'infrastructure mais de mauvaise
gestion politique (misgovernance). Jusqu'à ce que nous bénéficiions
d'un système qui garantit les règles de droit et les
institutions démocratiques minimales, pas une once d'aide ou
d'investissement ne bénéficiera à notre population.
Les bénéfices dégagés par les entreprises
vont simplement aller enrichir une petite élite déjà
très privilégiée. Les compagnies comme UNOCAL,
PEPSI, 4 ARCO et TEXACO ne servent qu'à prolonger l'agonie
de mon pays en encourageant le régime militaire actuel à
persévérer dans son intransigeance."
Ce parcours était nécessaire pour introduire le point
qui nous concerne directement. Par un inattendu concours de circonstances,
la firme pétrolière belge PETROFINA vient cette même
semaine de passer dans le giron du groupe français TOTAL. Il
se fait que le président du Conseil d'administration de notre
Université, Monsieur François Cornélis, se trouve
être par ailleurs administrateur-délégué
de PETROFINA. Il va devenir, par le biais de cette fusion-absorption
de PETROFINA dans TOTAL, le vice-président du Comité
exécutif du nouveau géant TOTAL-FINA.
En tant que membres de la communauté universitaire, il nous
eût été certainement plus facile de taire cette
équivoque. Mais, ceci n'eût-il pas créé
une sorte de silence circonstancié qui est précisément
ce que le privilège donné aux droits de l'Homme entend
dénoncer ? Comme membres de la communauté universitaire,
nous pensons devoir appuyer le combat d'Aung Sang Suu Kyi afin de
rester cohérents avec le titre que nous lui avons attribué
ce 1er décembre. Aussi, nous demandons au Président
du Conseil d'administration de notre Université, François
Cornélis, qui vient d'être chargé de nouvelles
fonctions dirigeantes dans l'entreprise TOTAL-FINA , d'être
cohérent à son tour avec l'engagement collectif et individuel
que l'UCL a pris vis-à-vis d'Aung San Suu Kyi. N'oublions pas,
surtout, que ceux qui ont relativisé la portée des droits
de l'Homme furent, par le passé, ceux qui ont cru aussi pouvoir
invoquer la séparation des fonctions, l'incompatibilité
cynique des moyens et des fins.
Dans ce contexte, nous invitons Monsieur Cornélis à
poser des gestes forts, concrets et publics afin que le groupe pétrolier
dont il fait aujourd'hui partie, cesse son soutien à la junte
militaire birmane et, selon les voeux d'Aung San Suu Kyi elle-même,
se retire de la Birmanie tant que cette dictature n'entre pas en dialogue
avec la National League for Democracy et ne met pas en oeuvre des
réformes radicales pour la démocratisation du pays,
pour le respect des droits de l'Homme et la suppression du travail
forcé.
Car, il faut le redire encore, le sens du discours éthique
repose toujours dans l'action pratique. |
|
Les
signataires de l'Appel des 150 |
|
|
 |
|
|
| |

|