"Ma philosophie, c'est de m'attendre
au pire. Comme cela, parfois, j'ai de bonnes surprises", confiait
un jour Bernard Kouchner au "Soir". Il ne croyait pas si
bien dire. En acceptant, il y a quelques mois, d'être l'envoyé
spécial de Total en Birmanie, le champion de l'aide humanitaire
ne devait pas s'attendre à crouler sous les compliments des
associations de défense des droits de l'homme. En signant un
rapport blanchissant le géant pétrolier des accusations
de recours au travail forcé, il pouvait même redouter
que toute "bonne surprise" devienne improbable...
Les méthodes de Total en Birmanie? L'ancien ministre de la
Santé les connaissait. Enfin, il croyait les connaître,
dit-il désormais. Il y a quelques années, il avait plutôt
cru sur parole son ami et Prix Nobel de la paix, Elie Wiesel. "Je
n'ai pas peur de reconnaître aujourd'hui que je m'étais
trompé", avoue-t-il.
Mais qu'est-ce qui a bien pu faire changer d'avis celui qui se dit
l'ami de la dissidente Aung San Suu Kyi et qui, il y a une dizaine
d'années, appelait à des sanctions économiques
contre la junte birmane? Un voyage de cinq jours dans la région
du fameux gazoduc de Yadana. Kouchner a visité sept villages
alentours. S'est entretenu avec le personnel médical, le personnel
expatrié. Et ce n'est pas tout, fait-il valoir. Le désormais
"french consultant" s'est aussi rendu à Boston, aux
Etats-Unis, pour éplucher des "informations précises"
sur le sujet.
Conclusion? Le chantier a employé 2.500 personnes, écrit
Bernard Kouchner dans un rapport d'une vingtaine de pages. Toutes
ont bénéficié d'un contrat écrit, de salaires
réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues.
Et si l'on a parlé de travail forcé, ce ne serait qu'une
confusion, à l'en croire. Un amalgame avec un chantier voisin.
Mais de relativiser même ces exactions : "N'oublions
pas que, pour détestable qu'il soit, le recours au travail
forcé est une coutume ancienne".
La mission a été payée 12.500 euros par
le géant pétrolier. Rien d'exorbitant comparé
aux rémunérations habituelle des experts internationaux,
fait valoir l'illustre prestataire de services.
Mais quelle mouche a donc piqué Bernard Kouchner? Ses détracteurs
évoquent
le besoin! Depuis que la droite est revenue
au pouvoir, il a cédé sa place au ministère de
la Santé au libéral Jean-François Mattei. Et
comme celui que ses amis décrivent pourtant comme un "politique
absolu" n'a jamais été député, il
n'a pas même pu se replier sur les bancs de l'Assemblée
nationale. Et comme ce gastro-entérologue n'allait tout de
même pas reprendre ses consultations ou vivre aux crochets de
sa femme, Christine Ockrent, il lui fallait bien ouvrir un cabinet
de conseils. Rien de bien répréhensible, bien-sûr.
Beaucoup d'autres le font. Son ancien collègue du gouvernement
Jospin, Hubert Védrine, par exemple.
Face à la tempête qu'il a déclenchée, Kouchner
se cabre. "Que ceux qui me critiquent aillent là-bas au
lieu de parler depuis leur fauteuil", tonne-t-il. Le hic, c'est
que parmi ceux qui le critiquent ne figurent pas seulement les habitués
des salons parisiens.
Bah, l'adversité? Ce n'est pas la première fois que
l'ancien administrateur civil de l'ONU au Kosovo y est confronté.
Combien raillent depuis des années son côté "secours
cathodique"? Cette fois seulement, il ne s'agit plus seulement
de style, mais de crédibilité. Ce n'est plus de courage,
mais de "biscuits" dont le consultant va avoir besoin. Car
la "mission Total" pourrait lui coûter cher.
L'homme a bâti sa réputation sur sa bonne foi. Et l'image
était jusqu'ici son meilleur capital. Champion de la popularité,
il pouvait jusqu'ici rivaliser au baromètre politique avec
un certain... Nicolas Sarkozy. |