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Le Soir - 13 décembre 2003
Dominique Duchesnes
"L'acteur"
Bernard Kouchner
   
"Ma philosophie, c'est de m'attendre au pire. Comme cela, parfois, j'ai de bonnes surprises", confiait un jour Bernard Kouchner au "Soir". Il ne croyait pas si bien dire. En acceptant, il y a quelques mois, d'être l'envoyé spécial de Total en Birmanie, le champion de l'aide humanitaire ne devait pas s'attendre à crouler sous les compliments des associations de défense des droits de l'homme. En signant un rapport blanchissant le géant pétrolier des accusations de recours au travail forcé, il pouvait même redouter que toute "bonne surprise" devienne improbable...

Les méthodes de Total en Birmanie? L'ancien ministre de la Santé les connaissait. Enfin, il croyait les connaître, dit-il désormais. Il y a quelques années, il avait plutôt cru sur parole son ami et Prix Nobel de la paix, Elie Wiesel. "Je n'ai pas peur de reconnaître aujourd'hui que je m'étais trompé", avoue-t-il.

Mais qu'est-ce qui a bien pu faire changer d'avis celui qui se dit l'ami de la dissidente Aung San Suu Kyi et qui, il y a une dizaine d'années, appelait à des sanctions économiques contre la junte birmane? Un voyage de cinq jours dans la région du fameux gazoduc de Yadana. Kouchner a visité sept villages alentours. S'est entretenu avec le personnel médical, le personnel expatrié. Et ce n'est pas tout, fait-il valoir. Le désormais "french consultant" s'est aussi rendu à Boston, aux Etats-Unis, pour éplucher des "informations précises" sur le sujet.

Conclusion? Le chantier a employé 2.500 personnes, écrit Bernard Kouchner dans un rapport d'une vingtaine de pages. Toutes ont bénéficié d'un contrat écrit, de salaires réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues. Et si l'on a parlé de travail forcé, ce ne serait qu'une confusion, à l'en croire. Un amalgame avec un chantier voisin. Mais de relativiser même ces exactions : "N'oublions pas que, pour détestable qu'il soit, le recours au travail forcé est une coutume ancienne".

La mission a été payée 12.500 euros par le géant pétrolier. Rien d'exorbitant comparé aux rémunérations habituelle des experts internationaux, fait valoir l'illustre prestataire de services.

Mais quelle mouche a donc piqué Bernard Kouchner? Ses détracteurs évoquent… le besoin! Depuis que la droite est revenue au pouvoir, il a cédé sa place au ministère de la Santé au libéral Jean-François Mattei. Et comme celui que ses amis décrivent pourtant comme un "politique absolu" n'a jamais été député, il n'a pas même pu se replier sur les bancs de l'Assemblée nationale. Et comme ce gastro-entérologue n'allait tout de même pas reprendre ses consultations ou vivre aux crochets de sa femme, Christine Ockrent, il lui fallait bien ouvrir un cabinet de conseils. Rien de bien répréhensible, bien-sûr. Beaucoup d'autres le font. Son ancien collègue du gouvernement Jospin, Hubert Védrine, par exemple.

Face à la tempête qu'il a déclenchée, Kouchner se cabre. "Que ceux qui me critiquent aillent là-bas au lieu de parler depuis leur fauteuil", tonne-t-il. Le hic, c'est que parmi ceux qui le critiquent ne figurent pas seulement les habitués des salons parisiens.

Bah, l'adversité? Ce n'est pas la première fois que l'ancien administrateur civil de l'ONU au Kosovo y est confronté. Combien raillent depuis des années son côté "secours cathodique"? Cette fois seulement, il ne s'agit plus seulement de style, mais de crédibilité. Ce n'est plus de courage, mais de "biscuits" dont le consultant va avoir besoin. Car la "mission Total" pourrait lui coûter cher.

L'homme a bâti sa réputation sur sa bonne foi. Et l'image était jusqu'ici son meilleur capital. Champion de la popularité, il pouvait jusqu'ici rivaliser au baromètre politique avec un certain... Nicolas Sarkozy.