Voici
cinq ans, Total achevait la construction dun gazoduc en Birmanie.
Un chantier controversé : le groupe est accusé
de complicité
de crimes contre lhumanité. Plaidant non coupable,
le pétrolier a emmené des journalistes dans la jungle.
Visite guidée...
RANGOON
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Ce villageois (en haut) a-t-il été
forcé de travailler ? Il soutient le contraire,
mais les associations défendant la cause birmane affirment
que le discours tenu par les Birmans aux étrangers est
imposé et calibré par larmée birmane.
Les enfants tentent, quant à eux, datteindre lâge
adulte. Entre morsures de serpent, tuberculose et malaria. |
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Jeudi 27 novembre 2003, 7 h 52, aéroport de Bangkok. Les passagers
à destination de Rangoon se pressent vers lAirbus A300
de la Thaï Airways stationné sur le tarmac que le soleil
matinal commence à caresser. A lentrée de lappareil,
sur des présentoirs, la presse du jour attend. Au sommet des
gondoles, le « Bangkok Post ». Confortablement installés
dans leur siège, sirotant un jus de fruit avant de senvoler,
les lecteurs du quotidien anglophone de la capitale thaïlandaise
auront peut-être le regard attiré par un entrefilet en
page neuf : « Des soldats birmans ont ouvert le feu, mardi,
sur quatre bateaux de pêche thaïlandais dans les eaux birmanes,
blessant un membre déquipage birman qui est décédé
mercredi
»
Indépendante depuis 1948, la Birmanie na cessé
derrer entre luttes ethniques et régimes dictatoriaux.
Au détriment dune cinquantaine de millions dâmes.
La plupart en peine
Leur espérance de vie nexcède
pas, en moyenne, 56 ans tandis que le produit intérieur brut
(PIB) plafonne à 847 euros par habitant des indicateurs
qui placent la Birmanie au 127e rang mondial en termes de développement
humain (la Belgique occupe la 4e place). La renommée internationale
du pays repose, cependant, moins sur ces courbes de pauvreté
que sur la junte qui règne, sans partage, depuis plus dune
décennie à Rangoon. Une dictature paradoxalement symbolisée
par sa principale opposante, « nobelisée » en 1991,
Aung San Suu Kyi dont le parti était sorti victorieux des élections
de 1990. Une issue ignorée par les militaires (persécution
des vainqueurs exceptée). Mais, ces dernières années,
la Birmanie a surtout occupé la scène médiatique
occidentale par lentremise de Total
L'« affaire » commence à Yadana, au large du delta
de lIrrawaddy, sous le sable de cette mer dAndaman où
le vert se noie dans un bleu à peine taquiné par les
embruns.
En 1992, la compagnie française qui, à lépoque,
na encore épousé ni la belge PetroFina, ni sa
compatriote Elf, signe un contrat visant à extraire quelque
140 millions de mètres cubes de gaz qui sommeillent dans ce
champ marin, ainsi quà construire un pipeline de plus
de 400 km de long afin de le transporter jusquà la frontière
thaïlandaise.
Soit trente années de travail. Total ne joue pas cavalier seul.
Estimé à un milliard de dollars, le projet est le fruit
dune collaboration avec laméricaine Unocal (28,26
%), Moge (15 %), la compagnie pétrolière birmane, et
la thaïlandaise PTT-EP (25,5 %) cette dernière
achetant la majorité du gaz pour son marché domestique,
le solde servant à alimenter la Birmanie. Principal contractant
(31,24 %), Total mène les opérations : en mer comme
sur terre, le logo tricolore (bleu, rouge, orange) simpose.
Et, entre 1995 et 1998, quatre plates-formes surgiront des flots,
346 km de gazoduc se poseront sur les fonds dAndaman et, last
but not least, 63 km du même tuyau de 90 cm de diamètre
tailladeront la jungle. Limage du groupe pétrolier aussi.
Soixante-trois kilomètres de long, une quinzaine de large,
coincés entre le golfe de Martaban et les montagnes qui dictent
la frontière avec la Thaïlande. Un corridor où
le gazoduc souterrain trace un sillon, parfois imperceptible, dans
la marée de feuilles et décorces. Une zone sous
haute surveillance, difficilement accessible par voie terrestre. Encore
plus sans laval de Total
Le centre névralgique
du pétrolier, où les spécialistes jonglent avec
les flux du pipeline, se situe à environ une heure et demie
dhélicoptère de la capitale birmane.
Au milieu de la jungle. Barbelés, rangs de clôtures successifs,
gardes. Le camp est retranché. Un bunker se fond même
dans la masse des baraquements. Un souvenir laissé par la peur
qua suscitée lattentat de mars 1995, explique un
employé de la compagnie, sur la terrasse qui borde la cantine.
Attribuée à des groupes opposés au régime,
lattaque qui a touché le chantier du pipeline avait entraîné
la mort de cinq personnes. Selon des associations humanitaires, cet
attentat aurait surtout été loccasion pour le
« Tatmadaw », larmée birmane, daccroître
sa présence dans la zone. Aujourdhui, il nous sert de
gymnase, conclut lemployé.
Que sest-il passé en ces lieux entre 1995 et 1998, voire
durant les années qui suivirent ? Au dire de Total, rien. Sinon
la construction dun pipeline. En revanche, pour plusieurs organisations
de défense des droits de lhomme (notamment la Fédération
internationale des ligues des droits de lhomme), cette soixantaine
de kilomètres a été le décor dactes
de barbarie, orchestrés par larmée birmane avec
la complicité du pétrolier français. Outre le
soutien moral et pécuniaire que constitue la présence
de Total à la junte, ces associations pointent des déplacements
forcés de population, du travail forcé, de la torture,
des viols et des exactions. Des accusations soutenues par des témoignages
de réfugiés birmans en Thaïlande. Allégations
précises, datées, circonstanciées
Plusieurs
plaintes des réfugiés birmans se sont, notamment,
portés partie civile ont dailleurs été
déposées contre Total en Belgique, en France et, indirectement,
aux Etats-Unis (où Unocal est plus particulièrement
visé). Nous disposons des preuves quil y a eu du travail
forcé : nous avons des témoignages qui vont jusquen
juin 2001, explique Grégor Chapelle, membre d'« Action
Birmanie » qui fédère plusieurs groupements de
défense de la cause birmane.
Nous naccusons pas Total davoir organisé ce travail
forcé mais davoir payé larmée en
sachant quil y en avait. Aussi, en guise de plaidoirie, afin
de « mieux communiquer », Total a convié une poignée
de journalistes à une visite guidée de ce « corridor
» au milieu duquel serpente ledit gazoduc.
La « Land Cruiser » cahote, zigzaguant entre les dépressions
de la piste caillouteuse. Au détour du chemin apparaît
un ruisseau où un homme se lave pendant que, quelques mètres
en amont, une femme trempe son linge sous les yeux dun gamin
en haillons. Eindayaza approche. Presque accolé au pipeline,
le village dévoile ses premières habitations enfouies
dans la végétation. Les maisons de bois, construites
sur pilotis (la mousson est rude), se succèdent jusquà
une bâtisse de briques : le dispensaire. Financé par
Total. La malaria est en net recul depuis plusieurs années,
explique Tint Khin Maung, médecin du village. En 2000, 33 %
des fièvres que nous traitions étaient dues à
la malaria. Aujourdhui cette proportion est tombée à
3 %.
Réunis dans léglise Eindayaza héberge
une communauté Karen, ethnie chrétienne , quelques
villageois se prêtent au jeu des questions : Jai travaillé
pour Total pendant deux ans et jai été très
bien payé : 30.000 kyats, une somme impossible à gagner
aujourdhui avec un autre travail, confie un homme de 26 ans.
Je nai jamais vu de soldats sur le chantier ou dans les alentours,
enchaîne-t-il. Jeffectuais des travaux de maçonnerie
et je commençais à travailler à 7 heures et terminais
à 17 heures avec une pause dune heure à midi.
Plus de 100 des 700 villageois ont été employés
sur le chantier du pipeline, raconte un autre. Du travail forcé
? Oui, larmée a obligé des villageois à
travailler sur une voie de chemin de fer mais, depuis larrivée
de Total dans la région, ce nest plus arrivé.
Reliant le nord au sud du pays, ladite ligne de chemin de fer apparaît
comme la source de la confusion avec notre chantier, précise
Jean du Rusquec, qui dirige la mission birmane de Total.
Quelques kilomètres plus loin, à Thechaung, la scène
se répète
Larrivée de Total coïncide
avec lamélioration des routes, la construction de deux
écoles, dun dispensaire, la mise en place de programmes
déducation à la santé (contraception, prévention
de la malaria, NDLR), énumère un villageois. Un ancien
du chantier confirme les dires de son ex-collègue dEindayaza
: 30.000 kyats par mois, des horaires décents. Une femme plaide
: Total nous protège du travail forcé. Les soldats nous
avaient confisqué des terres ; nous avons demandé aux
gens du « socio-éco » dintervenir et nous
avons finalement pu continuer à cultiver
Socio-éco » ? Dès 1995, parallèlement au
début des travaux, Total affirme avoir mis en place un programme
socio-économique qui concerne une vingtaine de villages situés
au sein ou en marge de la zone du pipeline. Un programme dans lequel
la compagnie pétrolière a investi, jusquà
ce jour, environ 10 millions de dollars et continue dinvestir
chaque année plus dun million de dollars. Résultat
? Dans les dispensaires qui équipent la plupart des villages,
les médecins rétribués par Total désignent
fièrement les statistiques jaunies épinglées
sur les murs : les cas de malaria, tuberculose et autres « tueuses
» de la jungle baissent inexorablement. La mortalité
liée à la malaria divisée par 3,5 depuis 1997,
28 écoles construites, 8.300 enfants scolarisés en 2002,
lance Jean du Rusquec qui renchérit : Pourquoi devrionsnous
quitter le pays ? Le britannique Premier oil qui a aussi construit
un pipeline ici la fait sous pression du gouvernement Blair.
Le malaisien Petronas la immédiatement remplacé.
Peut-être les remplaçants de Total seraient-ils moins
soucieux du bien-être humain.
Les gens se disent contents, estime Luc Zandvliet rencontré
dans un hôtel de Rangoon du bureau de consultants CDA,
spécialisé dans les affaires commerciales en zone de
crise, qui a rédigé, à la demande de Total et
après visite, plusieurs rapports sur la situation dans le «
corridor ».
Au niveau du travail forcé, cest sans doute la région
la plus épargnée du pays. Jignore si, dans le
passé, des villageois nont pas été contraints
de travailler à la construction du gazoduc, tempère-t-il
néanmoins, avant de déplorer, en écho aux accusations
portées par des réfugiés contre Total : Jai
essayé à trois reprises de me rendre dans les camps
de réfugiés à la frontière thaïlandaise
mais je nai jamais pu obtenir les autorisations nécessaires
des autorités thaïlandaises.
Bernard Kouchner, que Total a invité, en mars dernier, en Birmanie,
prend également la défense du pétrolier : dans
son rapport de 19 pages, couverture comprise, rédigé
« à la première personne », lancien
ministre français de la Santé, reconverti en consultant
pour loccasion, blanchit la compagnie, écrivant notamment,
en substance, que les 2.500 personnes employées sur le chantier
ont bénéficié dun contrat de travail et
de salaires réguliers. Rappelant également que «
pour détestable quil soit, le recours au travail forcé
est une coutume ancienne qui fut même légalisée
par les Anglais en 1907 ». Officiellement, la junte a interdit
le travail forcé en 1999. Mais la loi martiale est en vigueur
depuis plus dune décennie
Janek Kuczkiewicz, qui suit le dossier birman pour la Confédération
internationale des syndicats libres, sinterroge, quant à
lui, sur la pertinence des témoignages recueillis dans la zone
du pipeline : Le gouvernement a mis en place une opération
pour que les villageois sachent répondre aux organismes internationaux
et aux étrangers. Un modèle est appliqué. Les
gens sont drillés. Un modèle qui laisse aux habitants
la possibilité de dévoiler des actes de travail forcé
? Non, rétorque M. Kuczkiewicz.
Troublant.
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