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Le Soir - 13 décembre 2003
JOAN CONDIJTS
Dans le sillage d’un gazoduc birman    
• Voici cinq ans, Total achevait la construction d’un gazoduc en Birmanie. • Un chantier controversé : le groupe est accusé de complicité
de crimes contre l’humanité. • Plaidant non coupable, le pétrolier a emmené des journalistes dans la jungle. • Visite guidée...

RANGOON

Ce villageois (en haut) a-t-il été forcé de travailler ? Il soutient le contraire, mais les associations défendant la cause birmane affirment que le discours tenu par les Birmans aux étrangers est imposé et calibré par l’armée birmane.
Les enfants tentent, quant à eux, d’atteindre l’âge adulte. Entre morsures de serpent, tuberculose et malaria.
Jeudi 27 novembre 2003, 7 h 52, aéroport de Bangkok. Les passagers à destination de Rangoon se pressent vers l’Airbus A300 de la Thaï Airways stationné sur le tarmac que le soleil matinal commence à caresser. A l’entrée de l’appareil, sur des présentoirs, la presse du jour attend. Au sommet des gondoles, le « Bangkok Post ». Confortablement installés dans leur siège, sirotant un jus de fruit avant de s’envoler, les lecteurs du quotidien anglophone de la capitale thaïlandaise auront peut-être le regard attiré par un entrefilet en page neuf : « Des soldats birmans ont ouvert le feu, mardi, sur quatre bateaux de pêche thaïlandais dans les eaux birmanes, blessant un membre d’équipage birman qui est décédé mercredi… »

Indépendante depuis 1948, la Birmanie n’a cessé d’errer entre luttes ethniques et régimes dictatoriaux. Au détriment d’une cinquantaine de millions d’âmes. La plupart en peine… Leur espérance de vie n’excède pas, en moyenne, 56 ans tandis que le produit intérieur brut (PIB) plafonne à 847 euros par habitant – des indicateurs qui placent la Birmanie au 127e rang mondial en termes de développement humain (la Belgique occupe la 4e place). La renommée internationale du pays repose, cependant, moins sur ces courbes de pauvreté que sur la junte qui règne, sans partage, depuis plus d’une décennie à Rangoon. Une dictature paradoxalement symbolisée par sa principale opposante, « nobelisée » en 1991, Aung San Suu Kyi dont le parti était sorti victorieux des élections de 1990. Une issue ignorée par les militaires (persécution des vainqueurs exceptée). Mais, ces dernières années, la Birmanie a surtout occupé la scène médiatique occidentale par l’entremise de Total…

L'« affaire » commence à Yadana, au large du delta de l’Irrawaddy, sous le sable de cette mer d’Andaman où le vert se noie dans un bleu à peine taquiné par les embruns.
En 1992, la compagnie française qui, à l’époque, n’a encore épousé ni la belge PetroFina, ni sa compatriote Elf, signe un contrat visant à extraire quelque 140 millions de mètres cubes de gaz qui sommeillent dans ce champ marin, ainsi qu’à construire un pipeline de plus de 400 km de long afin de le transporter jusqu’à la frontière thaïlandaise.
Soit trente années de travail. Total ne joue pas cavalier seul. Estimé à un milliard de dollars, le projet est le fruit d’une collaboration avec l’américaine Unocal (28,26 %), Moge (15 %), la compagnie pétrolière birmane, et la thaïlandaise PTT-EP (25,5 %) – cette dernière achetant la majorité du gaz pour son marché domestique, le solde servant à alimenter la Birmanie. Principal contractant (31,24 %), Total mène les opérations : en mer comme sur terre, le logo tricolore (bleu, rouge, orange) s’impose. Et, entre 1995 et 1998, quatre plates-formes surgiront des flots, 346 km de gazoduc se poseront sur les fonds d’Andaman et, last but not least, 63 km du même tuyau de 90 cm de diamètre tailladeront la jungle. L’image du groupe pétrolier aussi.

Soixante-trois kilomètres de long, une quinzaine de large, coincés entre le golfe de Martaban et les montagnes qui dictent la frontière avec la Thaïlande. Un corridor où le gazoduc souterrain trace un sillon, parfois imperceptible, dans la marée de feuilles et d’écorces. Une zone sous haute surveillance, difficilement accessible par voie terrestre. Encore plus sans l’aval de Total… Le centre névralgique du pétrolier, où les spécialistes jonglent avec les flux du pipeline, se situe à environ une heure et demie d’hélicoptère de la capitale birmane.
Au milieu de la jungle. Barbelés, rangs de clôtures successifs, gardes. Le camp est retranché. Un bunker se fond même dans la masse des baraquements. Un souvenir laissé par la peur qu’a suscitée l’attentat de mars 1995, explique un employé de la compagnie, sur la terrasse qui borde la cantine. Attribuée à des groupes opposés au régime, l’attaque qui a touché le chantier du pipeline avait entraîné la mort de cinq personnes. Selon des associations humanitaires, cet attentat aurait surtout été l’occasion pour le « Tatmadaw », l’armée birmane, d’accroître sa présence dans la zone. Aujourd’hui, il nous sert de gymnase, conclut l’employé.

Que s’est-il passé en ces lieux entre 1995 et 1998, voire durant les années qui suivirent ? Au dire de Total, rien. Sinon la construction d’un pipeline. En revanche, pour plusieurs organisations de défense des droits de l’homme (notamment la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme), cette soixantaine de kilomètres a été le décor d’actes de barbarie, orchestrés par l’armée birmane avec la complicité du pétrolier français. Outre le soutien moral et pécuniaire que constitue la présence de Total à la junte, ces associations pointent des déplacements forcés de population, du travail forcé, de la torture, des viols et des exactions. Des accusations soutenues par des témoignages de réfugiés birmans en Thaïlande. Allégations précises, datées, circonstanciées… Plusieurs plaintes – des réfugiés birmans se sont, notamment, portés partie civile – ont d’ailleurs été déposées contre Total en Belgique, en France et, indirectement, aux Etats-Unis (où Unocal est plus particulièrement visé). Nous disposons des preuves qu’il y a eu du travail forcé : nous avons des témoignages qui vont jusqu’en juin 2001, explique Grégor Chapelle, membre d'« Action Birmanie » qui fédère plusieurs groupements de défense de la cause birmane.
Nous n’accusons pas Total d’avoir organisé ce travail forcé mais d’avoir payé l’armée en sachant qu’il y en avait. Aussi, en guise de plaidoirie, afin de « mieux communiquer », Total a convié une poignée de journalistes à une visite guidée de ce « corridor » au milieu duquel serpente ledit gazoduc.

La « Land Cruiser » cahote, zigzaguant entre les dépressions de la piste caillouteuse. Au détour du chemin apparaît un ruisseau où un homme se lave pendant que, quelques mètres en amont, une femme trempe son linge sous les yeux d’un gamin en haillons. Eindayaza approche. Presque accolé au pipeline, le village dévoile ses premières habitations enfouies dans la végétation. Les maisons de bois, construites sur pilotis (la mousson est rude), se succèdent jusqu’à une bâtisse de briques : le dispensaire. Financé par Total. La malaria est en net recul depuis plusieurs années, explique Tint Khin Maung, médecin du village. En 2000, 33 % des fièvres que nous traitions étaient dues à la malaria. Aujourd’hui cette proportion est tombée à 3 %.

Réunis dans l’église – Eindayaza héberge une communauté Karen, ethnie chrétienne –, quelques villageois se prêtent au jeu des questions : J’ai travaillé pour Total pendant deux ans et j’ai été très bien payé : 30.000 kyats, une somme impossible à gagner aujourd’hui avec un autre travail, confie un homme de 26 ans. Je n’ai jamais vu de soldats sur le chantier ou dans les alentours, enchaîne-t-il. J’effectuais des travaux de maçonnerie et je commençais à travailler à 7 heures et terminais à 17 heures avec une pause d’une heure à midi. Plus de 100 des 700 villageois ont été employés sur le chantier du pipeline, raconte un autre. Du travail forcé ? Oui, l’armée a obligé des villageois à travailler sur une voie de chemin de fer mais, depuis l’arrivée de Total dans la région, ce n’est plus arrivé. Reliant le nord au sud du pays, ladite ligne de chemin de fer apparaît comme la source de la confusion avec notre chantier, précise Jean du Rusquec, qui dirige la mission birmane de Total.

Quelques kilomètres plus loin, à Thechaung, la scène se répète… L’arrivée de Total coïncide avec l’amélioration des routes, la construction de deux écoles, d’un dispensaire, la mise en place de programmes d’éducation à la santé (contraception, prévention de la malaria, NDLR), énumère un villageois. Un ancien du chantier confirme les dires de son ex-collègue d’Eindayaza : 30.000 kyats par mois, des horaires décents. Une femme plaide : Total nous protège du travail forcé. Les soldats nous avaient confisqué des terres ; nous avons demandé aux gens du « socio-éco » d’intervenir et nous avons finalement pu continuer à cultiver…

Socio-éco » ? Dès 1995, parallèlement au début des travaux, Total affirme avoir mis en place un programme socio-économique qui concerne une vingtaine de villages situés au sein ou en marge de la zone du pipeline. Un programme dans lequel la compagnie pétrolière a investi, jusqu’à ce jour, environ 10 millions de dollars et continue d’investir chaque année plus d’un million de dollars. Résultat ? Dans les dispensaires qui équipent la plupart des villages, les médecins rétribués par Total désignent fièrement les statistiques jaunies épinglées sur les murs : les cas de malaria, tuberculose et autres « tueuses » de la jungle baissent inexorablement. La mortalité liée à la malaria divisée par 3,5 depuis 1997, 28 écoles construites, 8.300 enfants scolarisés en 2002, lance Jean du Rusquec qui renchérit : Pourquoi devrionsnous quitter le pays ? Le britannique Premier oil qui a aussi construit un pipeline ici l’a fait sous pression du gouvernement Blair. Le malaisien Petronas l’a immédiatement remplacé. Peut-être les remplaçants de Total seraient-ils moins soucieux du bien-être humain.

Les gens se disent contents, estime Luc Zandvliet – rencontré dans un hôtel de Rangoon – du bureau de consultants CDA, spécialisé dans les affaires commerciales en zone de crise, qui a rédigé, à la demande de Total et après visite, plusieurs rapports sur la situation dans le « corridor ».
Au niveau du travail forcé, c’est sans doute la région la plus épargnée du pays. J’ignore si, dans le passé, des villageois n’ont pas été contraints de travailler à la construction du gazoduc, tempère-t-il néanmoins, avant de déplorer, en écho aux accusations portées par des réfugiés contre Total : J’ai essayé à trois reprises de me rendre dans les camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise mais je n’ai jamais pu obtenir les autorisations nécessaires des autorités thaïlandaises.

Bernard Kouchner, que Total a invité, en mars dernier, en Birmanie, prend également la défense du pétrolier : dans son rapport de 19 pages, couverture comprise, rédigé « à la première personne », l’ancien ministre français de la Santé, reconverti en consultant pour l’occasion, blanchit la compagnie, écrivant notamment, en substance, que les 2.500 personnes employées sur le chantier ont bénéficié d’un contrat de travail et de salaires réguliers. Rappelant également que « pour détestable qu’il soit, le recours au travail forcé est une coutume ancienne qui fut même légalisée par les Anglais en 1907 ». Officiellement, la junte a interdit le travail forcé en 1999. Mais la loi martiale est en vigueur depuis plus d’une décennie…

Janek Kuczkiewicz, qui suit le dossier birman pour la Confédération internationale des syndicats libres, s’interroge, quant à lui, sur la pertinence des témoignages recueillis dans la zone du pipeline : Le gouvernement a mis en place une opération pour que les villageois sachent répondre aux organismes internationaux et aux étrangers. Un modèle est appliqué. Les gens sont drillés. Un modèle qui laisse aux habitants la possibilité de dévoiler des actes de travail forcé ? Non, rétorque M. Kuczkiewicz.
Troublant.