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La Libre - 25 juillet 2003
Opinion: Crime contre la loi de compétence universelle    
En adoptant en 1993 une loi de compétence universelle, nos parlementaires ont voulu suivre au plus près et renforcer une évolution du droit qui conduit à refuser l'impunité pour les crimes affectant le plus gravement les droits humains, soit les crimes de guerre mais aussi le génocide et les crimes contre l'humanité

Ces dispositions sont alors apparues si légitimes que nos élus y ont adhéré à l'unanimité en 1993. Aujourd'hui, ces parlementaires ne semblent plus vus par certains que comme de doux rêveurs ou des démagogues inconséquents. Peut-être n'avaient-ils pas tous soupçonné les développements potentiels de cette loi. Pourtant ils n'ont pas été les seuls à avoir espéré, entre la chute du mur de Berlin et le 11 septembre 2001, que de nombreux pays apporteraient leur pierre à la lutte contre l'impunité des crimes les plus graves. En effet, aujourd’hui, 125 Etats possèdent des formes de compétence universelles. L'Espagne a adopté une législation partiellement comparable à la nôtre qui a permis que l’ex-officier argentin Ricardo Angel Cavallo accusé de génocide, de torture et de terrorisme soit extradé vers l’Espagne pour y être jugé. Les tribunaux internationaux de La Haye et d’Arusha rendent des jugements pour les crimes commis en ex-Yougoslavie et au Rwanda ; et une Cour pénale internationale a été mise sur pied.

Pour s'intégrer dans ce mouvement, où nous ne pouvons ni ne voulons jouer seuls, la législation belge aurait pu être ajustée en fonction des difficultés que son application a rencontrées. Plutôt que des modifications si expéditives, un nouveau travail parlementaire serein aurait pu éviter d’en arriver à acter un suicide téléguidé, non seulement, de cette loi mais aussi de la quasi totalité des trente plaintes qui y étaient rattachées, ainsi que les opportunités les plus crédibles d'en déposer d'autres dans le futur. Mais un autre type d'activité pénale internationale a contrecarré ce scénario : la répression militaire impériale symbolisée par Guantanamo et son système de violation de tous les droits reconnus aux prisonniers. Dans la foulée du chantage exercé sur de petits pays pour qu'ils n’appliquent pas les statuts de la Cour pénale internationale aux ressortissants américains, les Etats-Unis ont exercé une pression de tous les instants sur les autorités belges, menaçant notamment de délocaliser le siège de l'Otan. Nos élus ont révisé une première fois la loi pour satisfaire l'administration Bush. Ils s'apprêtent à présent à boire le calice jusqu'à la lie. Lancée à la poursuite de l'idéal de justice universelle, la Belgique a réatterri brutalement sur la terre bien ferme des rapports de force politiques. Nos dirigeants n'avaient pas pour autant besoin de creuser le sol pour s'y cacher. A moins que l'ultimatum américain ne soit pas la seule raison qui les ait poussé à s'humilier de la sorte…

En s'opposant d'emblée au renvoi de Pinochet au Chili et en soulignant combien la Belgique pouvait s'enorgueillir de cette loi, Louis Michel avait trouvé l'axe majeur de sa politique extérieure: la promotion des droits de l'Homme. En nous disant aujourd'hui qu'en réalité, cette loi n'avait jamais été à ses yeux qu'un "boulet qui handicapait sa diplomatie", ne se désavoue-t-il pas lui-même ? Le credo de la défense des droits humains, loin d’être une fin, n'aurait-il donc été qu'un moyen au service du rayonnement de la Belgique ?

La politisation du judiciaire, à travers ce que certains qualifieront d’instrumentalisation de notre loi par les plaignants, est inévitable et même légitime. Comment en effet dissocier le combat de victimes contre une tyrannie de leur lutte judiciaire contre l'impunité des bourreaux? Par contre, il y a détournement inacceptable lorsque l’unique but visé est de provoquer un effet médiatique pour en tirer un bénéfice politique quelconque, sans réellement se préoccuper de rendre justice aux victimes. En soutenant la plainte contre Bush père et ses collaborateurs à la veille de l'attaque contre l'Irak, Patrick Moriaux expliquait ainsi qu'il entendait par là rappeler (?) que les guerres américaines sont meurtrières… De prétendus " défenseurs" de la LCU se sont, à partir de ce moment, livrés à une partie de ping-pong effarante à l’issue de laquelle tous les recours contre des ressortissants d’Etats potentiellement alliés de la Belgique se sont vus finalement assimilées a priori à des abus, au mépris des attentes des victimes et de l'examen des faits.

L'idée de justice internationale avance nécessairement par à-coups, comme tout combat politique. L'essentiel est surtout de ne pas reculer au point d'enrayer le processus. Or, le nouveau projet de loi du gouvernement constitue une véritable régression. Pour quelle raison avoir quasiment abrogé cette loi, alors que la plupart des plaintes "délicates" avaient été écartées par la précédente modification ? Chaque pays doit apporter sa contribution à la construction de cette lutte contre l'impunité en fonction de ses moyens. L'idée d'un lien de rattachement des plaintes avec la Belgique, dans le cadre d'une compétence universelle, peut à la rigueur se comprendre au regard des "capacités judiciaires" limitées de nos tribunaux… excepté s'il vide la loi de quasiment toute sa substance. Bientôt, sauf lorsque l’auteur est belge ou résident sur notre territoire (soit une hypothèse qui demeurera rare), seule une victime belge pourra déposer plainte, si celle-ci passe le filtre (judiciaire, cette fois) du Procureur fédéral qui statuera en veillant au respect des traités auxquels adhère la Belgique. Un étranger pourra également le faire s'il réside en Belgique depuis 3 ans… au moment où le crime est commis ! Comment pourrait-on être en Belgique depuis 3 ans et en même temps avoir subi les actes les plus graves dans son pays? Les étrangers susceptibles de déposer de telles plaintes viennent s'installer dans notre pays précisément parce qu'ils ont été victimes de régimes dictatoriaux… dans le passé. L'absurdité cynique de pareille disposition constitue de plus une discrimination entre réfugiés et nationaux. Au minimum, il faudra amender la loi afin que les Belges et assimilés (réfugiés reconnus, conjoints de nationaux, ressortissants de l'Union ...) puissent déposer plainte ; et qu'à tout le moins un recours contre un éventuel rejet du Procureur fédéral soit prévu.

Cette nouvelle incohérence de la loi est d'autant plus étonnante que la vice-première ministre et ministre de la Justice, Laurette Onkelinx, expliquait quinze jours à peine avant le dépôt du projet de loi qu'un "réfugié politique qui a été victime en Birmanie de faits qui vont à l'encontre des droits de l'humanité aura la possibilité d'interpeller la justice belge". Il y a effectivement des Birmans qui ont porté plainte, mais l'un deux, réfugié dans notre pays, ne se trouvait évidemment pas en Belgique au moment des faits dont il a été victime. Sa plainte sera classée sans suite comme la plupart des trente dossiers ouverts. Le retour en prison de la prix Nobel de la paix birmane, Aung San Suu Kyi, après un nouveau massacre de ses partisans par les militaires, n'a appelé de la part de l'Europe, et de la Belgique en particulier, que quelques mesurettes inefficaces. Quelle crédibilité un démocrate birman pourrait encore accorder à notre pays? Qu'attend-on ? Que Total, complice de la dictature, permette aux politiques de bouger ?

Reste à espérer de nos tout nouveaux élus, et particulièrement de ceux de la nouvelle majorité qui ont défendu cette loi, qu'ils déposent des amendements pour sauver l'essentiel d'une LCU digne de ce nom. Il faudra tout autant de courage à nos médias, dans les quelques jours qui nous séparent d'un vote au pas de charge, pour donner autant de place aux communiqués de la FEB sur la LCU et aux priorités socio-économiques du moment qu'aux témoignages des victimes. De cette Rwandaise, par exemple, qui n'a eu la vie sauve que parce que le coup de machette qu'elle a reçu dans le dos a tué son enfant. Aujourd'hui, ce sont des victimes de pareilles atrocités qui demandent simplement justice en Belgique.

Paul Pataer, président de la Liga voor Mensenrechten
Arnaud Zacharie, porte-parole d'Attac-Belgique et directeur de recherche au CNCD
Denis Lambert, secrétaire Général des Magasins du Monde
Dan Van Raemdonck, président de la Ligue des droits de l'Homme
Véronique van der Plancke et Gaetan Vanloqueren, Actions Birmanie (www.birmanie.net)