Total, qui depuis août 2002,
fait l'objet en France d'une plainte pour travail forcé en
Birmanie, a appelé Bernard Kouchner, l'ex-ministre de la Santé
du gouvernement socialiste et «French Doctor» fondateur
de MSF, à la rescousse. En mars, le géant pétrolier
a commandé un rapport à sa société, BK
Conseil . «...Médecin humanitaire spécialiste
des problèmes de santé publique et des situations d'urgence»,
écrit Total sur son site internet ( http://birmanie.total.com/
) où figure en bonne place ce rapport de 19 pages, «homme
politique engagé connaissant personnellement Mme Aung San Suu
Kyi (l'opposante birmane, prix Nobel de la paix en résidence
surveillée, ndlr) , Bernard Kouchner avait toute l'expérience
requise pour être un observateur critique et impartial de l'action
de Total en Birmanie».
Bernard Kouchner s'est donc rendu sur place pendant quelques jours,
afin de voir le site du gazoduc construit par Total et achevé
en 1998. Il a visité sept «villages modèles»
du projet Yadana installés par le pétrolier dans cette
zone dotée d'hôpitaux et d'orphelinats. Il n'en dit que
du bien. «Ce programme socio-économique, note-t-il, est
la meilleure publicité pour Total. Une sorte de bureau en ville,
un show-room...»
Sur l'essentiel, c'est-à-dire le travail forcé des populations
locales dont Total est accusé d'avoir profité vers 1995,
Kouchner reprend l'argumentaire bien rodé du pétrolier
: «Le chantier a employé 2 500 personnes (...) . Toutes
bénéficièrent d'un contrat écrit, de salaires
réguliers, d'une protection sociale et de normes reconnues.»
Des travaux forcés ? Il ne s'agissait que d'une confusion avec
le chantier voisin d'une voie ferrée où «il est
probable que des travaux forcés aient malmené les populations».
«N'oublions pas, ajoute Kouchner pour ponctuer son paragraphe
, que pour détestable qu'il soit, le recours au travail forcé
est une coutume ancienne, qui fut même légalisée
par les Anglais en 1907.» «Plus tard, au début
du chantier, concède l'ancien ministre en se contredisant quelque
peu , des villageois avaient été raflés par l'armée
pour défricher la forêt et se livrer à d'autres
besognes aux services des militaires (...). Ayant été
prévenue de cette violation des droits de l'homme, la compagnie
Total exigea que ces exactions cessent. Elle s'en ouvrit à
Rangoon, aux dirigeants qui promirent d'intervenir et le firent. Deux
décrets abolissant le travail forcé furent publiés
en mai 1999 et octobre 2000.» L'auteur du rapport explique donc
que Total, contrairement à ce que certains esprits «mal
informés» ont pu supputer, a en réalité
lutté contre le travail forcé. «Il oublie de dire,
commente Farid Ghehioueche du collectif Info Birmanie, que ces décrets
n'ont jamais été appliqués.» «En
fait, ajoute le militant, Total a su que du travail forcé avait
lieu sur son chantier, et lorsque l'entreprise s'est aperçu
du danger que cela comportait en terme d'image, elle a changé
de politique.»
Nombreux sont les témoignages accréditant le recours
au travail forcé au profit de Total. Il y a le rapport confidentiel
«L'action de Total en Birmanie», commandité par
Total en juin 1996, dont Libération s'est procuré une
copie. L'ancien responsable des questions de sécurité
du pipe-line relate que «les unités affectées
à la protection du projet Yadana ont déjà utilisé
les services des local helpers (recrues locales) réquisitionnés
pour le chemin de fer, pour certaines tâches à leur profit
direct ou pour du défrichage au profit de Total, alors que
la société ne cesse de leur expliquer qu'elle dispose
de ses propres moyens pour effectuer des travaux».
La compagnie française a opéré un certain nombre
de glissements sémantiques. En novembre 2002, le PDG Thierry
Desmarest, affirmait que Total n'avait «jamais recouru, directement
ou indirectement, au travail forcé». Mais en novembre
2003, Jean du Rusquec, chargé de mission de Total en Birmanie,
déclarait à l'AFP : «Il y a eu des problèmes
au démarrage du chantier. Strictement du travail forcé,
vers décembre 1995, pour la construction de baraquements et
pour du portage (...). Nous avons indemnisé les villageois,
400 environ. Il a fallu se bagarrer.» Malgré ce demi-aveu,
la ligne de défense de Total demeure la même, précise
l'avocat des plaignants birmans, William Bourdon, à savoir
qu'«il n'y a jamais eu de travail forcé sur le chantier».
Total, s'il n'a pas profité sciemment de ce travail forcé,
pouvait-il penser qu'il échapperait à ces pratiques
? Une étude confidentielle, commandée dès 1992
par Unocal, le partenaire américain de Total, à Control
Risks Information Services, dont Libération s'est procuré
une copie, avertissait le pétrolier : «Dans toute la
Birmanie, le gouvernement utilise habituellement des travailleurs
forcés pour construire les routes (...). Dans de telles circonstances
Unocal et ses partenaires n'auront qu'une marge de manoeuvre très
réduite.»
Dans son rapport, payé selon lui 25 000 euros par Total, Kouchner
se prononce pour l'engagement constructif avec la dictature : «Fallait-il
répondre aux appels d'offre et installer ce gazoduc en Birmanie
? Je le crois.» Et de conclure : «L'époque n'est
plus à l'embargo et au boycott.» Position en totale contradiction
avec ses convictions d'antan. Dans la préface de Dossier noir
Birmanie (Ed. Dagorno, 1994), où il qualifiait la junte de
«narcodictature», il reprenait à son compte l'idée
selon laquelle «il faut imposer à la junte birmane des
sanctions économiques» . Ajoutant que de telles sanctions
«heurtent bien souvent l'intérêt des Etats, dont
la France qui, comme beaucoup d'autres, commerce avec les généraux
via ses industries pétrolières». Pour justifier
son revirement, Kouchner explique qu'à l'époque : «Je
n'avais pas fait d'enquête. Mais un certain nombre de prix Nobel,
dont mon ami Elie Wiesel, prétendaient l'avoir menée
pour moi.»
Les explications de l'ex-ministre
«Total m'a demandé un rapport sur la situation sanitaire
et la façon dont ils géraient la situation dans la
zone du gazoduc. J'ai reçu 25 000 euros pour deux mois de
travail... Comment croyez-vous que je gagne ma vie moi ? (...) Les
Birmans que j'ai vus sont absolument heureux de la présence
de Total, trop à mon avis par rapport au reste de la population.
Personne ne connaît les "victimes de Total", à
ma connaissance (...). Je ne crois pas qu'il ait été
besoin pour les gens de Total, qui sont couverts d'or et qui gagnent
bien leur vie, de recourir à des travailleurs forcés.»
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