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Liberation
- jeudi 06 novembre 2003
Par Max CONSTANT |
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Marionnettes
contre la junte birmane
Malgré la répression, une
troupe de théâtre traditionnel brocarde le régime
militaire.  |
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Mandalay envoyé spécial
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A Mandalay, la troupe des Moustaches Brothers.
De gauche à droite, Pa Pa Lay, l'aîné, Lu
Maw, le cadet, et Lu Zaw, le cousin |
C'est un endroit à nul autre pareil en Birmanie. Un atelier
aux allures de caverne d'Ali Baba au fond d'une ruelle boueuse de
Mandalay, l'ancienne capitale royale dans le nord du pays. Les murs
sont couverts de marionnettes traditionnelles, arborant les visages
austères des rois et reines du passé. Mais l'oeil est
attiré par de grandes photos de la dirigeante de l'opposition
à la dictature militaire, Aung San Suu Kyi, qui vient d'entamer
sa troisième période d'assignation à résidence
depuis 1989. Une audace rare dans un pays où prononcer le nom
du prix Nobel de la paix peut être sanctionné. Mais la
troupe de théâtre traditionnel des Moustache Brothers,
qui travaille et vit dans cet atelier, n'est pas du genre à
raser les murs.
Symbole. «Nous sommes sur la liste noire, mais nous nous en
moquons» , lance, regard facétieux, Lu Maw, l'un des
frères Moustache. Il commente fièrement les photos où
les trois frères posent à côté de celle
qui symbolise la résistance populaire à l'oppression
: l'une prise avant les élections de 1990, dont les résultats,
largement favorables à la Ligue nationale pour la démocratie
(LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, n'ont jamais été
reconnus par la junte ; une autre de juillet de l'an dernier, quand
Aung San Suu Kyi a rendu visite aux comédiens entre deux périodes
de détention par les militaires.
Comédiens de Pwe (un genre satirique, entre vaudeville et théâtre
dansé) depuis trois générations, Pa Pa Lay, le
leader de la troupe, Lu Maw, son cadet, et Lu Zaw, un cousin, auxquels
s'ajoutent épouses, enfants, neveux et nièces, sont
célèbres dans tout le pays. L'ancien dictateur Ne Win
tolérait leurs foucades, estimant que cela détournait
les Birmans de la situation dépressive dans laquelle se trouvait
le pays sous sa férule. Pendant la grande révolte prodémocratique
de l'été 1988, les frères Moustache divertissaient
les foules des manifestants à Mandalay en tournant en dérision
le régime militaire chancelant. Mais, après septembre
1988, quand les généraux ont réaffirmé
leur emprise sur le pays en massacrant des milliers d'opposants, la
marge de manoeuvre des artistes contestataires est devenue des plus
étroites.
Répression.
En 1989, une allusion voilée à l'immense popularité
de la LND vaut six mois de prison à Pa Pa Lay. En 1996, lors
d'une représentation au domicile d'Aung San Suu Kyi, il lance
: «Autrefois, on appelait les voleurs des voleurs, aujourd'hui,
on les appelle des membres de parti.» La blague reste en travers
de la gorge des généraux. La troupe est stoppée
sur la route de Mandalay. Pa Pa Lay est jugé et condamné
à sept ans de travaux forcés. «Mon frère
aime plaisanter. Il aime trop plaisanter», lance Lu Maw avec
un clin d'oeil.
Un magnétophone crachote une musique aigre de flûte et
de cymbales. Assis sur une chaise d'enfant, Lu Maw présente
les numéros dans un anglais heurté : sur la minuscule
scène, à un mètre des quelques spectateurs, des
nats (esprits), un roi, son chambellan, un magicien tournoient selon
les gestes gracieux de la danse traditionnelle birmane. Lu Maw entrecoupe
les sketches de moqueries, parfois d'allusions politiques. Tendant
à la ronde un casque de policier, la «boîte à
donations», il déplore ne pas être entré
dans les forces de l'ordre : «Je serais riche aujourd'hui.»
A chaque fois que sa femme entre en scène, il joue les maris
attentionnés ; quand elle part : il chante les vertus de la
polygamie ou les rondeurs de Jennifer Lopez. Trois fois, l'électricité
tombe en panne ; un incident habituel révélateur de
l'état déplorable de l'économie birmane. Le groupe
électrogène relance les néons et le spectacle
reprend. A l'extérieur, le patriarche de la famille, 77 ans,
et quelques cousins surveillent les alentours. «KGB»,
siffle Lu Maw entre ses dents. Et pour que tout soit clair, il brandit
une pancarte : «Les Frères Moustache sont sous surveillance.»
Comme l'énorme majorité de la population birmane, la
troupe vit au jour le jour. Privée de licence, elle ne peut
plus se produire à l'extérieur devant les Birmans. Pour
survivre, ils convient les touristes à voir le spectacle dans
leur atelier ouvert sur la rue. Dans le passé, la troupe prenait
la route chaque année au début de la saison sèche
pour jouer dans tout le pays. «Nous sommes allés partout,
raconte Lu Maw, Pégu, Bassein, Myitkyina, Depayin.» Le
comédien se fige comiquement avant d'ajouter, facétieux
: «Quand je dis Depayin, les Birmans sont morts de peur.»
C'est dans ce village, proche de Mandalay, que des membres d'une organisation
de soutien à la junte ont attaqué le convoi d'Aung San
Suu Kyi, le 30 mai. Des dizaines de ses partisans ont été
sauvagement tués, des femmes ayant eu la tête fracassée.
Courage.
Pa Pa Lay a été récemment libéré,
après avoir purgé l'intégralité de sa
peine. Après deux séjours en prison, il continue de
jouer, avec plus de prudence toutefois. Brocarder les tenants du pouvoir
ainsi que les politiciens d'opposition, selon la tradition séculaire
du Pwe, requiert un courage considérable dans un pays dirigé
par l'un des gouvernements les plus rétrogrades de la planète.
Mais quand on lui en fait part, Lu Maw répond avec un geste
de pantomime : «Je suis un comédien !» |
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