Mercredi, deux verdicts
ont été prononcés à trente minutes
d'écart, tous deux fondés sur la loi de compétence
universelle. Le premier quant au génocide au Rwanda. Le
second quant aux crimes contre l'humanité perpétrés
en Birmanie. Le contraste (...) est saisissant.
Le procès des deux génocidaires rwandais a donné le
sentiment que la Belgique prenait ses responsabilités en
participant à la lutte contre l'impunité (...). Justice
a été rendue.
Le même jour, la Cour de cassation choisissait de dessaisir
la justice belge de la plainte déposée par quatre
ressortissants birmans contre Total pour complicités de
crimes contre l'humanité en Birmanie. Ce faisant, elle refuse
de reconnaître un double lien de rattachement avec la Belgique
: du côté de l'accusé et du côté du
plaignant. L'accusé d'abord. Le centre de coordination de
Total basé à Bruxelles n'a pas été reconnu
par les juges comme une présence en Belgique. Ce centre
est pourtant un lien important entre toutes les filiales, suffisamment
que pour bénéficier de larges exonérations
fiscales... Total peut donc s'implanter sur le sol belge pour y
bénéficier d'un régime fiscal favorable sans
devoir y faire face à ses responsabilités pénales.
Le plaignant ensuite. Aung Maw Zin, 26 ans, est réfugié reconnu
en Belgique et l'un des quatre plaignants. Selon le droit international
comme le droit belge, il doit bénéficier du même
accès aux tribunaux qu'un Belge. Cette non-discrimination
est la règle depuis 1951 et la ratification par la Belgique
de la convention de Genève. La Cour de cassation vient de
décider du contraire, niant un arrêt de la Cour d'arbitrage
lui enjoignant de donner raison aux plaignants. Les juges, s'ils
n'avaient fait que du droit, auraient dû soit retourner devant
la Cour d'arbitrage soit décider directement de ne pas dessaisir,
en appliquant la convention de Genève et l'esprit de la
loi belge (...).
Lorsqu'il a voulu porter plainte contre la junte militaire birmane,
Aung Maw Zin nous a demandé conseil et nous lui avons expliqué qu'il
pouvait avoir confiance dans la justice de notre pays. Sa plainte
satisfaisait absolument tous les critères de la loi de compétence
universelle. Aung Maw Zin et trois autres Birmans décidaient
alors de porter plainte contre le système militaire birman
et contre le quatrième groupe pétrolier mondial,
Total, présent en Birmanie à travers un investissement
majeur (le gazoduc de Yadana). Cette décision comportait
des risques directs pour la maman et la soeur d'Aung Maw Zin et
pour la famille des autres plaignants, restées en Birmanie.
Nous n'aurions pas dû faire confiance à l'État
de droit pour une plainte aussi gênante. En 2003, le législateur
décidait d'abord d'interférer dans des affaires en
cours en modifiant la loi sous la pression du gouvernement Bush
et de la FEB, relayant les intérêts de Total. Les
juges de la Cour de cassation ont cette semaine définitivement
trahi la confiance que les réfugiés avaient placée
dans les institutions de notre pays. Leur plainte était
pourtant sérieuse et solide : des dizaines de pièces
de preuve, des témoignages directs, des documents établissant
le soutien que Total apporte au régime militaire birman.
(...) Pas un « coup » politique.
(...) C'est l'impunité et une justice tronquée qui
ont gagné face aux malheurs des Birmans opprimés.
Irréparable ? Nous verrons. Le législateur belge
doit remettre la Belgique dans une situation de légalité par
rapport à ses obligations internationales. Au nom d'Actions
Birmanie et des 7.000 citoyens qui viennent de nous accorder leur
confiance en participant à notre dernière campagne
de soutien à Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, nous
appelons le législateur à prendre ses responsabilités.
Il suffit d'ajouter 6 mots dans la loi modifiée en 2003
pour remédier à son anticonstitutionnalité : « en
ce compris les réfugiés reconnus ». Il s'agit
ici d'une simple question de cohérence par rapport au texte
que nos élu(e)s ont voté en 2003, par rapport à nos
obligations internationales et par rapport au récent arrêt
de la Cour d'arbitrage. L'unique alternative afin de nous conformer à nos
obligations internationales serait de dessaisir les trois autres
affaires en cours, dont celle qui concerne nos dix paras assassinés
au Rwanda. C'est l'option du « nivellement pas le bas »,
proposée par les avocats de Total en cassation...
La Cour de cassation a choisi d'appliquer une loi anticonstitutionnelle,
puisque déclarée comme telle par la Cour d'arbitrage,
et d'enterrer l'affaire Total. Certains arguments, indécents,
des avocats de la direction de Total ont sans doute pesé lourd.
Le 15 juin passé, ils évoquaient devant la Cour de
cassation le préjudice subi par Thierry Desmarest, PDG de
Total, « qui ne dort plus depuis 3 ans », ainsi que
celui subi par les actionnaires de Total « premier groupe
français au chiffre d'affaires en croissance constante ».
Nos élus, nos représentants, doivent reprendre le
dessus. Pour défendre l'Etat de droit. Mais surtout pour
refuser l'impunité des auteurs de crimes de droit international.
Puissants ou misérables...
Gaëtan Vanloqueren et Grégor Chapelle
Actions Birmanie |