A la
tête d'une des pires dictatures au monde, les généraux
birmans résistent depuis dix ans à toutes les pressions
de la communauté internationale. En quelques jours, ils
viennent de forcer les représentants de deux de nos plus
hautes institutions internationales à faire marche arrière.
L'envoyé spécial des Nations unies, qui a pour mission
d'encourager le dialogue entre la junte et les démocrates
opprimés, a fait aveu d'impuissance, concluant que "les
efforts de l'ONU n'étaient pas pris en compte par le régime".
Et une mission "de très haut niveau" de l'Organisation
internationale du travail (OIT), dont l'objectif était d'évaluer
l'attitude aux niveaux les plus élevés de l'Etat
birman face à l'élimination du travail forcé,
a écourté sa visite après s'être vu
refuser une rencontre avec le général à la
tête du régime. Cette fois, les généraux
n'ont même plus eu besoin de recourir au bluff de leur cycle
infernal de libérations-réemprisonnements de prisonniers
politiques.
Devrions-nous être étonnés que nos initiatives,
missions diplomatiques ou appels répétés pour
la libération d'Aung San Suu Kyi soient ignorées
par les généraux ? Non. Nous récusons ceux
qui affirment avoir tout essayé depuis que les généraux
ont réprimé dans le sang les manifestations pacifiques
de 1988 et refusé de reconnaître les résultats
des élections de 1990, remportées à plus de
80 % par la Ligue nationale pour la démocratie (LND). La
situation en Birmanie est pire qu'il y a dix ans.
Aung San Suu Kyi, la leader non violente de la LND, Prix Nobel
de la paix 1991, entame son 3 413e jour de résidence surveillée.
Pour la communauté internationale, parler ne suffit plus.
Il est temps d'agir.
Il y a une stratégie à laquelle les ministres du
Conseil européen ont jusqu'ici donné extrêmement
peu de crédit : celle de mettre en oeuvre les souhaits des
démocrates à l'intérieur du pays. C'est pourtant
celle qui a prévalu avec l'Afrique du Sud aux pires moments
de l'apartheid. Plutôt que de faire le parallèle avec
l'Afrique du Sud, la Birmanie a longtemps été comparée à l'Irak.
Parce que l'embargo en Irak se révélait catastrophique
et inefficace, un gel des relations commerciales avec la Birmanie
ferait de même, disait-on.
Or cette comparaison n'a aucune valeur. Comme l'a dit Desmond
Tutu, autre Prix Nobel de la paix, le peuple birman a besoin du
même type de soutien que celui dont le peuple sud-africain
a bénéficié dans le passé. Il y a plus
de vingt ans, nous avions su écouter ce peuple qui nous
appelait à l'aider à briser le joug de l'apartheid.
Des associations, puis des villes et finalement les Etats ont boycotté les
produits sud-africains, à l'appel des Sud-Africains eux-mêmes
! Cette pression économique a contribué à délégitimer
le pouvoir et renforcé les Sud-Africains qui se battaient
pour un pays libre et démocratique.
Aujourd'hui, les démocrates birmans interpellent la communauté internationale.
Leurs souhaits sont clairs : depuis presque dix ans, ils appellent à ne
pas investir dans leur pays. Ils savent, eux, que seule la junte
militaire profite du commerce extérieur. Daw San San, élue
de la LND, était très précise, à Bruxelles,
en novembre dernier : "Des sanctions économiques ciblées
sur les secteurs stratégiques - le pétrole et le
gaz, le bois, l'extraction et les ressources marines, tous monopolisés
par le régime -, combinées à des initiatives
diplomatiques pour une intervention de l'ONU, sont la seule possibilité qui
fera évoluer le régime vers une transition négociée",
disait-elle.
Les appels des représentants légitimes du peuple
birman auraient dû suffire à convaincre les ministres
européens. Mais ils ont fait le pari de l'"engagement
constructif", ce concept qui voudrait que le développement économique
contribue automatiquement à l'avènement de la démocratie
dans les pays les plus fermés.
Aujourd'hui, le gazoduc de Yadana que Total exploite est le symbole
de l'échec de l'engagement constructif en Birmanie. Les
revenus annuels que les généraux tirent de son exploitation
sont estimés entre 200 à 450 millions de dollars.
Or la junte utilise 40 % de ses richesses à entretenir et
renforcer une armée de plus de 400 000 hommes, alors que
le pays n'est pas en guerre. 77 000 enfants soldats y ont été enrôlés
de force, parfois dès 11 ans.
Il est notoire que l'armée utilise le travail forcé de
manière systématique. 800 000 Birmans sont victimes
de ce fléau chaque jour. Mais, en matière de santé publique,
la Birmanie est avant-dernière sur 191 pays.
Au vu des simples ratios des dépenses publiques, on ne
peut plus nier que chaque dollar apporté au régime
birman entraîne son lot d'oppression et de travail forcé.
En considérant la faible taille de l'économie du
pays, il n'est donc pas exagéré d'affirmer que
la dictature birmane "carbure au gaz Total". Ce n'est
pas pour rien qu'Aung San Suu Kyi dénonçait Total
dès 1996, dans Le Monde, comme "le principal soutien
du système militaire birman".
Une campagne internationale menée dans dix-huit pays exige
aujourd'hui le retrait de Total de Birmanie. Sa présence
constitue un soutien objectif, moral et matériel, au régime
des généraux. Sa présence paralyse la politique étrangère
française, faisant obstacle à ce que l'UE adopte
une position commune, mettant en oeuvre de véritables sanctions.
Ayons le courage de l'admettre, il n'y a rien de très honorable à ce
que les Etats-Unis doivent constater que leurs sanctions - ils
ont interdit dès 1997 tout nouvel investissement dans le
pays et gelé leurs relation commerciales avec la Birmanie
en 2003 - seraient plus efficaces si leurs partenaires européens,
d'ordinaires si prompts à prôner la vertu, acceptaient
de se joindre à leurs efforts.
Il est temps d'enterrer l'"engagement constructif" en
Birmanie, ce prétexte utilisé pour excuser le veto
français à l'adoption de sanctions économiques.
Les appels des démocrates birmans doivent donner lieu à l'adoption
de normes contraignantes par les Etats et les organisations internationales,
comme en Afrique du Sud il y a vingt ans.
En juin 2000, la Conférence annuelle de l'OIT adoptait
une résolution demandant à ses mandants (gouvernements,
entreprises et syndicats) de réexaminer leurs relations
avec la Birmanie afin de ne pas contribuer à la perpétuation
du recours généralisé au travail forcé.
Une telle résolution est sans précédent dans
l'histoire de l'OIT. En avril, le Conseil de l'Union européenne
doit renouveler sa position. Il est urgent de mettre en oeuvre
la résolution de l'OIT. Mesdames et Messieurs les ministres
de l'emploi et des affaires étrangères, allez-vous
doter nos Etats de politiques étrangères en adéquation
avec les souhaits des démocrates birmans ?
Nous ne laisserons personne dire : "Nous ne savions pas."
Olivier De Schutter est secrétaire général
de la Fédération internationale des ligues des droits
de l'homme (FIDH); Janek Kuczkiewicz est directeur du département
droits syndicaux à la Confédération internationale
des syndicats libres (CISL); et Gaëtan Vanloqueren est porte-parole
d'Actions Birmanie. |