La Cour
d'arbitrage a rendu mercredi un arrêt qui relance la procédure à charge
de la compagnie pétrolière.
En cause, des violations des droits de l'homme dont elle se serait
rendue complice.
La législation belge devra -encore- être revue.
La Cour d'arbitrage a rendu mercredi un arrêt lourd de conséquences,
non seulement pour l'action intentée par quatre plaignants
birmans contre la société Total, mais aussi pour
l'avenir de la loi belge relative à la répression
des violations graves du droit international humanitaire qui s'est
substituée, le 5 août 2003, à la loi dite de
compétence universelle de 1993. Les avocats des plaignants,
qui ont obtenu gain de cause mercredi, estiment, en effet, que
le Parlement belge n'a pas d'autre choix que de revoir cette législation.
Dans l'immédiat, c'est évidemment la saga birmane
de Total qui est spectaculairement relancée puisque la Cour
de cassation, qui avait choisi d'interroger la Cour d'arbitrage,
est tenue de reprendre la procédure là où elle
s'était interrompue. Et, en toute logique, le juge d'instruction
belge devrait pouvoir poursuivre son enquête entamée
en 2002, souligne un communiqué d'«Actions Birmanie»,
une organisation qui a multiplié les initiatives pour sensibiliser
l'opinion publique aux violations des droits de l'homme dans ce
pays.
C'est le 25 avril 2002 que quatre réfugiés birmans
avaient déposé, à Bruxelles, une plainte avec
constitution de partie civile contre X, contre la société TotalFinaElf,
et contre Thierry Desmarest, PDG de l'entreprise et directeur de
Total Exploration Production de 1989 à 1995, ainsi qu'Hervé Madéo,
responsable de Total Birmanie de 1992 à 1999. La plainte
pour crimes contre l'humanité et complicité dans
de tels crimes en Birmanie et plus particulièrement dans
les régions d'exploitation et de transit du gaz de Yadana, était
fondée sur une combinaison législative inédite,
rappelle «Actions Birmanie»: «L'articulation
de la loi de compétence universelle du 16 juin 2003 avec
la loi du 4 mai instaurant la responsabilité pénale
des personnes morales.»
Marche arrière politique
Dans les circonstances rocambolesques que l'on sait, le pouvoir
politique belge avait fait marche arrière sur la compétence
universelle et, avec la nouvelle mouture de la loi en 2003, il
exigeait que toutes les plaintes déposées depuis
dix ans soient examinées par la Cour de cassation pour juger
de leur conformité avec les critères de cette loi.
Saisie du dossier birman, la Cour avait décidé, le
5 mai 2004, d'interroger la Cour d'arbitrage pour lui demander
s'il n'était pas contraire à la Constitution belge
de priver subitement un réfugié reconnu et résident
en Belgique d'un recours qu'il avait valablement introduit devant
une juridiction belge.
C'est la réponse à cette question que la Cour d'arbitrage
a apportée mercredi en confirmant, en l'espèce, la
pertinence de l'article 16 de la Convention de Genève, lequel
dispose qu'un ressortissant étranger ayant obtenu le statut
de réfugié politique dans un pays signataire de la
Convention doit pouvoir disposer du même accès à la
Justice qu'un ressortissant de ce pays. Or, un des quatre plaignants
est un réfugié politique reconnu en Belgique. Il
est même en voie de naturalisation, ont précisé ses
avocats à l'agence Belga.
Torture et travail forcé
Dans ces conditions, l'instruction à charge de Total et
de ses dirigeants devrait rependre et elle promet d'être
dérangeante puisque les plaignants disent avoir été victimes
d'actes de torture particulièrement graves. Selon «Actions
Birmanie», «une enquête fouillée tend à démontrer
que Total aurait assuré un soutien logistique et militaire
aux nombreux bataillons de la junte (au pouvoir à Rangoon)
chargés d'assurer la sécurité du gazoduc de
Yadana». Et, poursuit l'association, «l'entreprise
pétrolière n'ignorait pas que ces bataillons sont
coutumiers du travail forcé».
Les responsables de Total ont toujours clamé leur innocence,
tout en affrontant des assemblées générales
d'actionnaires rendues rituellement houleuses par le dossier birman.
Ce nouveau rebondissement devrait les embarrasser comme il devrait
gêner les généraux birmans, alors qu'est d'ores
et déjà vivement débattue l'opportunité pour
Rangoon d'assurer la présidence tournante de l'Association
des nations du Sud-Est asiatique (Asean) en 2006.
© La Libre Belgique 2005 |