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Le Figaro - 18 décembre 2003
Frédérique Martin
BIRMANIE Un ex-chef de la sécurité du groupe pétrolier réfute le récent rapport Kouchner
Total accusé de collusion avec l'armée sur le chantier de Yadana
   
--> Rendu public récemment, un rapport commandé par Total à l'ex-secrétaire d'Etat à l'Action humanitaire Bernard Kouchner réfutait les accusations – relayées par des associations de défense des droits de l'homme – selon lesquelles le groupe pétrolier aurait eu recours au travail forcé sur le site du gazoduc de Yadana en Birmanie, grâce à la complicité de l'armée (nos éditions du 11 décembre 2003).
(nos éditions du 11 décembre 2003).

Depuis août 2002, Total fait l'objet de poursuites judiciaires, une dizaine de paysans birmans ayant déposé une plainte pour «complicité de séquestration» devant le tribunal de Nanterre. De nombreux Birmans qui ont fui la zone du gazoduc pour se réfugier en Thaïlande ont décrit les déplacements forcés de populations, les rafles de l'armée dans les villages pour défricher la forêt sur le tracé du pipeline, les corvées, les tortures et les viols commis par les «bataillons Total», surnom donné par les villageois aux militaires birmans assignés à la sécurité du gazoduc (nos éditions du 22 janvier 2003). D'autres bouches s'ouvrent. C'est le cas aujourd'hui du chef de la sécurité sur le chantier du gazoduc de 1995 et 2002. Pour des raisons de sécurité, sa localisation doit être tenue secrète. Les révélations de Jean-Claude K, recruté par une société sous-traitante française de Total, sont troublantes. Ancien capitaine de la Légion étrangère, parlant couramment le birman, il dit avoir été «témoin d'actes barbares ignobles à l'encontre de la population locale sur le site du pipe».

Un des plus effroyables : le «déminage humain». «L'armée birmane forçait les villageois à marcher dans le corridor du gazoduc truffé de mines antipersonnel. «Bouchez-vous les oreilles», leur conseillaient-ils. J'ai vu moi-même cinq paysans sauter sur des mines. Dans la jungle, un pied arraché, cela veut dire la mort.»

Dès 1995, année de la construction, «j'ai alerté mon supérieur, Hervé Madéo» (responsable en Birmanie de Total de 1992 à 1999, basé à Rangoon mais qui «se rendait tous les week-ends sur le site», aujourd'hui témoin assisté dans le procès contre Total). «Je lui ai également parlé du portage forcé, du détournement des salaires par l'armée sur le terrain. Il m'a suggéré de fermer les yeux. Et Total a refusé d'engager l'argent nécessaire à des postes de contrôle.»

Selon le rapport Kouchner, Total a demandé fin 1995 à la Moge (partenaire birman de Total dans le consortium, ndlr)d'intervenir auprès de la junte. Pour Jean-Claude, c'est seulement à partir de 1998, lors de la phase de production que la situation s'est améliorée. Mais, note-t-il, tous les nouveaux projets, le gazoduc de Premier Oil, ou plus récemment de la Moge, client de Total, ont recours aux mêmes pratiques.

Jean du Rusquec, l'homme chargé depuis peu du dossier birman chez Total affirme : «L'armée n'a pas sécurisé la zone.» Or un impressionnant corridor de sécurité a pourtant été déployé dans la région et pas moins de 10 000 hommes, soit cent fois plus qu'avant l'arrivée de Total, y patrouillent. Jean-Claude rappelle qu'en tant que chef de la sécurité, il devait veiller à ce que rien n'arrive au gazoduc ou au personnel mais qu'il était également «en charge de la coordination avec la dizaine de bataillons birmans sur le terrain».

Il va plus loin, et parle de «collusion avec l'armée». «Il existe depuis le début une prime de terrain pour les soldats assignés à la sécurité du gazoduc. Officiellement, c'est la Moge qui paie, mais ces sommes sont ensuite facturées à Total.» «Il existe des documents annotés de la main de Madéo transmis au commandement militaire birman.»

Le pétrolier français a également toujours nié avoir eu recours au travail forcé. «Le chantier a employé 2 500 personnes avec contrat de travail, salaire et protection sociale», fait valoir Kouchner dans son rapport.

Mais il ne prend pas en compte par exemple «les dix paysans qui ont participé à la construction d'un hélipad pendant une semaine. Ils devaient être payés 200 kyats par jour. Mais c'est un ancien capitaine birman qui a empoché l'argent de Total. Les dix hommes ont été gratifiés de coup pieds dans le derrière», témoigne Jean-Claude.

Jean-Claude explique comment il a truqué les voyages de presse ou la visite des parlementaires français, dont le rapport recommande en 1999 le gel immédiat du projet birman de Total.

«Au signal d'Hervé Madéo, («Je compte sur toi», me disait-il), je prévenais les commandants de bataillons de déguiser leurs hommes en villageois. Lors de la visite guidée, les journalistes ou les députés ne savent pas à qui ils parlent, des agents de renseignement de Rangoon ont infiltré la compagnie.» Et si les visiteurs n'ont pas vu une seule caserne, c'est que «l'hélicoptère ne survolait pas réellement la zone du gazoduc. Vues du ciel, toutes les routes se ressemblent».

En 2002, le contrat de Jean-Claude n'a pas été renouvelé car selon lui il était «devenu trop gênant», et «ne correspondait pas à la culture d'entreprise», «des féodaux qui insultent la population autochtone», affirme-t-il.