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Le Figaro - 11 décembre 2003
Bangkok : Frédérique Martin
Total est accusé d'avoir bénéficié du «travail forcé» pour la construction du gazoduc
Yadana, un chantier jalonné par une longue polémique
   
Au coeur de l'affaire Total en Birmanie, le gazoduc, long de 645 kilomètres, qui relie le gisement offshore de Yadana, dans le golfe de Martaban, à l'usine d'électricité thaïlandaise de Ratchaburi. Un investissement de 1,2 milliard de dollars dans un consortium réunissant, Total, Moge (Birmanie), PTT (Thaïlande) et Unocal (Etat-Unis). Il traverse sur 62 kilomètres des territoires revendiqués par deux minorités ethniques et plusieurs milices villageoises en conflit ouvert avec l'armée birmane.

Critiqué depuis des années par les défenseurs des droits de l'homme pour le soutien qu'il apporte à la junte birmane dans l'affaire du gazoduc, Total a chargé en septembre 2002 une kyrielle d'avocats de lancer une campagne de communication : journalistes, juristes et une organisation humanitaire britannique ont été acheminés sous bonne escorte sur le site du gazoduc.

En 1991, le projet n'est pas encore signé qu'il fait déjà parler de lui : Ban-I-Tong, futur point d'entrée du gazoduc en Thaïlande fait l'objet d'une offensive éclair. Le poste tenu par la guérilla étudiante et karène tombe en 48 heures. Il n'y a plus de problème d'insurrection dans cette zone, fait valoir la junte militaire aux émissaires de Total.

En 1994, commence la phase d'exploration. «Nous avons des preuves formelles que sur le tracé du gazoduc l'armée a utilisé la population pour débroussailler le corridor du pipe et préparer une dizaine d'hélipads pour les ingénieurs de Total», explique Htoo Chit, qui dissèque depuis dix ans les pratiques de la compagnie pétrolière française sur le chantier de Yadana.

En 1995, début de la construction, le corridor de sécurité qui passe de part et d'autre du gazoduc devient une «zone de tir à vue». La présence militaire est renforcée pour protéger le gazoduc. Treize villages sont rasés. Alors qu'il n'y avait que deux bataillons dans la zone du Tenasserim, l'armée birmane déploie 10 000 hommes. Elle a recours à des rafles parmi les populations locales pour les faire travailler de force sur le tracé du pipeline, procède à des taxations, des confiscations de récoltes et même à des tortures et à des viols. Selon un membre d'une organisation humanitaire basé sur cette frontière, «des dizaines de milliers d'habitants de la région du gazoduc ont été expulsés de leur village par l'armée à cette époque, et ont fui vers des camps de réfugiés thaïlandais».

«Total a directement bénéficié du travail forcé du fait de la militarisation de la zone», estime Htoo Chit.

En 1995, la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), lance un pavé dans la mare en dénonçant, la première, les pratiques douteuses de Total. Mais elle amalgame le travail forcé lié à la pose de la ligne de chemin de fer gouvernemental Ye-Tavoy avec le projet Yadana. Cette confusion, soulignée par tous les proches du dossier, devient la ligne de défense du groupe français.

En 1999, un rapport parlementaire recommande même le gel immédiat du projet birman de Total. En août 2002, une plainte pour complicité de séquestration est déposée auprès du tribunal de Nanterre par les avocats d'une dizaine de paysans birmans, victimes directes de l'implantation de Total. Les avocats français Mes William Bourdon et Bernard Dartevelle veulent démontrer la connaissance précise qu'avaient les dirigeants de Total des pratiques de l'armée. En octobre dernier, Hervé Madéo, patron de Total en Birmanie jusqu'en 2000 est convoqué comme témoin assisté par la justice française.

Le prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, chef de file de l'opposition birmane, dénonce régulièrement la caution apportée par les pétroliers au régime de Rangoon. Les condamnations de la junte se multiplient. En 1997, l'administration Clinton interdit tout nouvel investissement américain en Birmanie. Les multinationales (Carlsberg, Texaco, Levi Strauss, Pepsi) se retirent du pays les unes après les autres. Total fait le choix de rester. Pour sa défense, la compagnie française fait valoir que le projet Yadana crée des centaines d'emplois. Mais là encore les habitants de la région objectent que seuls sont sélectionnés et employés les membres de l'Usda (l'association pour la solidarité et le développement de l'Union), la milice gouvernementale qui s'est illustrée le 30 mai dernier en tentant d'assassiner Aung San Suu Kyi.