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Le Figaro - 11 décembre 2003
Propos recueillis par Renaud Girard
Selon lui, le groupe pétrolier est critiqué pour des exactions qu'il n'a pas commises
Kouchner : «Le coupable, c'est le régime de Rangoon»
   
Ancien ministre de la Santé, fondateur de Médecins sans frontières, Bernard Kouchner revient sur le rapport qu'il a rédigé sur l'«action de Total en Birmanie» à la suite d'une courte mission dans ce pays en mars dernier.

LE FIGARO. – Etes-vous candidat à la présidence de la Fondation Total ?
Bernard KOUCHNER. – Non, j'avais oublié que ça existait. Je crois me souvenir qu'il y avait autrefois une Fondation Elf. Y a-t-il une Fondation Total ? Je n'en sais rien. A-t-elle besoin d'un président ? Je ne suis pas candidat.

Comment gagnez-vous votre vie aujourd'hui ?
Je suis professeur de santé publique à la Cnam et j'ai des activités de consultant international.

Comme ancien ministre vous n'avez pas droit à une retraite ?
Non, je n'ai aucune retraite d'aucune sorte.

Qui vous a contacté pour travailler pour Total ?
Ce sont deux avocats que je connais bien et en qui j'ai confiance, Jean Veil et Daniel Soulez-Larivière. En tant qu'avocats de Total, ils voulaient mon avis d'expert sur les activités médico-sociales de Total Birmanie et sur les rapports de cette société avec la population locale.

Qu'avez-vous fait concrètement ?
Je suis allé sur place. Je me suis entretenu librement avec les employés et avec la population des villages de la zone du gazoduc. J'ai rencontré les principales ONG à Rangoon. Par ailleurs, je me suis rendu à Boston le 12 mars dernier pour rencontrer les responsables de l'ONG Collaborative for Development Action qui s'intéresse au travail des multinationales dans le monde en développement.

Et avez-vous trouvé que Total avait eu recours au travail forcé ?
Ma conviction est forte. Total n'a pas eu recours au travail forcé. Et, grands dieux, Pourquoi l'aurait-elle fait ? C'est le contraire de la culture des ingénieurs polytechniciens – le plus souvent des boy-scouts catholiques – qui dirigent cette société. J'ai vu les travaux. Ce sont d'énormes machines qui posent automatiquement d'énormes portions de gazoducs. Imaginez que des enfants esclaves aient pu être même utiles sur un tel chantier n'a pas de sens. Economiquement, une société aussi riche que Total était très capable de payer les salaires – hélas, dérisoires – du marché du travail birman. Ils ont employé 2 500 personnes avec contrat de travail et protection sociale à des salaires dont n'osent même pas rêver les Birmans.

Par exemple ?
Dans ma partie, je sais que Total paie un médecin 800 dollars par mois alors qu'il en gagne 40 à Rangoon. Dans mon rapport, je critique d'ailleurs ces différences qui créent des inégalités flagrantes, comme à chaque fois que des ONG et des agences des Nation unies s'installent dans un pays en développement.

En somme, vous dites qu'on ne saurait reprocher à Total d'avoir eu recours au travail forcé mais plutôt d'avoir versé des salaires trop généreux et ainsi déséquilibré le marché du travail...
Peut-être. Mais ce qu'on reproche vraiment à Total – le fond du problème –, c'est d'avoir signé avec des salauds.

C'est ce que vous pensez des autorités birmanes ?
Oui, la dictature militaire m'est odieuse, leur manière de gérer le pays scandaleuse. J'ai toujours condamné les assassinats politiques, l'arrestation et l'emprisonnement des démocrates, et en particulier d'Aung San Suu Kyi – que j'ai rencontrée. C'est contre le régime qu'il faut s'insurger et non contre Total qui, dans la zone du gazoduc, a construit des dispensaires, a fait baisser le taux de malaria et de mortalité infantile par trois. On critique le groupe Total pour des exactions qu'il n'a pas commises. La question reste de savoir ce qu'on doit faire contre un tel régime.

Boycott ou non ?
Les sanctions commerciales se retournent toujours contre les plus faibles, jamais contre les gouvernements et les puissants.

Alors pourquoi toute cette histoire sur Total ?
Un pétrolier n'est jamais populaire. C'est une cible idéale. Surtout s'il y a péché originel : signer avec une dictature.

Mais n'y a-t-il pas des zones d'ombre dans cette affaire ?
Il y en a plusieurs qui sont d'ailleurs contenues dans mon rapport. La principale est qu'en 1994 les pratiques esclavagistes de l'armée birmane ont eu lieu dans la zone de Total – mais pas commanditées par Total. Les dirigeants de la société française m'ont dit qu'ils étaient intervenus aussitôt qu'ils l'ont su pour faire cesser le travail forcé. Paradoxalement, leur faute n'a-t-elle pas été de dédommager ceux qui avaient subi cette exploitation ? Car, en dédommageant, on reconnaît implicitement une responsabilité.Mais, par le passé, vous avez publié des textes contre Total !

Pourquoi ce revirement ? Avez-vous été «acheté» ?
J'ai perçu 12 500 euros net d'impôts pour près de trois mois de travail. Vous croyez qu'on m'achète à ce prix ? C'est vrai que, naguère, j'ai hurlé avec les loups comme beaucoup de mes amis. Je pensais Total coupable de travail forcé dans un pays de dictature. La dictature existe. Mais pas le travail forcé de Total. Je me suis trompé dans le passé et, aujourd'hui, je le dis.

Et les réfugiés qui, en Thaïlande, affirment avoir été employés comme main-d'oeuvre forcée par Total ?
Je les plains et je les comprends. Je les connais depuis longtemps. Je crois qu'ils ont été les victimes des rafles de l'odieuse armée birmane, certes effectuées dans la zone du gazoduc, mais pas par Total.