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Le Figaro - 11 décembre 2003
Renaud Girard
DROITS DE L'HOMME
Kouchner et Total dans le bourbier birman
   
Des membres de Total lors d'une visite sur le gazoduc de Yadana, le 28 novembre dernier, à la frontière entre le Myanmar et la Thaïlande.
(Photo Pascale Trouillaud/AFP.)
L'ex-ministre de la Santé a été rétribué par le pétrolier pour effectuer une mission sur le chantier de Yadana où auraient été employés des travailleurs forcés. En mars dernier, l'ex-ministre de la Santé et fondateur de Médecins sans frontières, Bernard Kouchner, s'est rendu au Myanmar (ex-Birmanie) à la demande de Total, maître d'oeuvre du vaste chantier pour la construction du gazoduc de Yadana. Accusé depuis plusieurs années par des associations de défense des droits de l'homme d'avoir bénéficié du «travail forcé», le groupe pétrolier fait, depuis août 2002, l'objet d'une plainte pour «complicité de séquestration de personnes», déposée auprès du tribunal de Nanterre par les avocats d'une dizaine de paysans birmans. Sollicité par Total «en raison de son expérience de la médecine humanitaire et de sa vision politique», Bernard Kouchner a rédigé un rapport pour lequel il a été rétribué. Publié récemment, ce texte de vingt pages intitulé Relation d'un voyage et de la découverte d'une industrie muette exonère le groupe pétrolier de violations des droits de l'homme et incrimine les pratiques de la junte au pouvoir à Rangoon.

L'affaire a rebondi avec la publication d'un article dans les éditions d'hier du quotidien Libération. Il évoque des accusations de recours au «travail forcé» par le groupe pétrolier pour construire le gazoduc du gisement de Yadana et surtout épingle l'ancien ministre socialiste avec un titre sarcastique : «Kouchner fait écran Total sur le travail forcé en Birmanie.»

Qu'est donc allé faire le «French doctor» dans cette galère ? Aurait-il été acheté pour servir les intérêts cyniques du pétrolier ? L'affaire est en réalité beaucoup moins machiavélique que cela. Poursuivi en justice par des paysans birmans pour «séquestration», Total a eu l'idée de commander à Bernard Kouchner un rapport qui, a ses yeux, devait être d'autant plus crédible que son auteur est reconnu comme un champion des droits de l'homme. Quand, en plus, le texte lave complètement la compagnie des faits qui lui sont reprochés, l'idée s'avère géniale au point d'en devenir suspecte...
En fait, Total a constamment nié avoir eu recours au travail forcé. Mais, depuis le début, le groupe pétrolier a géré avec naïveté son dossier birman. Et la dernière fausse bonne idée a sans doute été de demander un rapport à Bernard Kouchner.
En 1992, le pétrolier signe avec la junte birmane un accord classique de «production sharing» sur un gisement de gaz de 140 milliards de m3 . Le contrat est de trente ans. Au fur et à mesure de l'avancée du chantier, d'autres investisseurs vont se joindre à la société française (lire ci-dessous).

Dès sa signature, ce contrat va avoir mauvaise presse. En décembre 1992, alors que les travaux n'ont pas encore commencé, une dépêche de Reuters évoque le «death pipeline» («le pipeline de la mort»), par référence au «death railway» édifié par les Japonais à partir de 1943, et illustré dans le film Le Pont de la rivière Kwaï.

En 1994, Total commence son programme socio-économique avec les villages situés dans la zone du gazoduc. «Nous avons toujours considéré qu'il était de notre intérêt bien compris de tisser des liens d'amitié durables avec les populations concernées par nos projets d'exploitation», explique Jean du Rusquec, l'homme chargé depuis peu du dossier birman chez Total. Pour avoir les populations de son côté, Total accompagne toujours ses investissements industriels d'investissements sociaux.

A la fin de 1995, alors que le chantier n'en est encore qu'à ses débuts, Total apprend par les médecins qu'elle a recrutés dans ses dispensaires que l'armée a beaucoup renforcé sa présence dans la région du gazoduc et qu'elle a recours au travail forcé, pour construire ses baraquements.

Hervé Madéo, à l'époque le directeur du projet (qui ne peut pas parler à la presse aujourd'hui car il est témoin assisté dans le procès contre Total), demande à son partenaire birman Moge d'intervenir auprès de la junte pour faire cesser cette pratique. Ce qui est fait. Total décide en plus, pour bien montrer son opposition à ces pratiques et clore l'affaire, d'indemniser les paysans victimes du travail forcé. Mais en voulant trop bien faire le pétrolier signe, aux yeux de ses détracteurs, sa «responsabilité» dans l'affaire...

Dans un premier temps, Aung San Suu Kyi, depuis sa résidence surveillée, condamne le chantier de Total. Mais depuis, la figure emblématique de l'opposition birmane a changé d'avis, comprenant que l'investissement profitait à la population birmane et pas seulement à la junte au pouvoir.

Alors, pourquoi Total a-t-il voulu en rajouter en demandant un rapport à Bernard Kouchner ? Toujours la volonté de trop bien faire...