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Le Courrier International
Traduction d'un article de The Observer, Londres
Du 20 au 26 janvier 2005
Dictateurs et bons sentiments    

Aider les gouvernements corrompus ne fait qu'ajouter aux souffrances de la population.

Si l'on en croit sa junte militaire, le Myanmar a de la chance. Dans les trois premiers jours qui ont suivi le Tsunami, la version officielle fut que le Myanmar s'en était tiré sans une égratignure. Les truands en uniforme qui dirigent cette kleptocratie, violent les forêts du pays et assassinent ses citoyens, ont exprimé leurs sincères et profonds regrets à l'annonce du malheur qui avait frappé le reste de la région, mais sans rien dire des vies birmanes englouties par les vagues.

La junte a intérêt à maintenir l'illusion qu'elle contrôle l'illusion. Si elles veulent travailler sur place, les ONG doivent graisser des pattes et accepter les impitoyables restrictions qu'on leur impose. Il ne saurait être question qu'elles apparaissent comme un pouvoir indépendant, susceptible d'aider la population et de dévoiler ses souffrances au monde extérieur. Après le raz-de-marée, des journalistes qui ont tenté de s'informer auprès du bureau de l'UNICEF à Rangoon ont vite compris que les travailleurs humanitaires ne voulaient pas risquer d'être expulsés pour avoir dit un mot de travers.

Quand on sait le prix à payer pour pouvoir travailler dans les pires Etats de la planète, on ne peut que se demander si le jeu en vaut la chandelle. Beaucoup trouveront cette question obscène. Il y a vingt ans, Band Aid et Live Aid [parmi les premières initiatives de rock humanitaire] avaient réussi à percer la bulle d'égoïsme du thatchérisme à l'aide d'un simple message : vous êtes riches, ils sont pauvres, donnez-leur de l'argent. A l'époque, le chanteur Bob Geldorf avait à peine mentionné le régime marxiste-léniniste aux commandes en Ethiopie, qui avait réduit sont peuple à la misère par ses guerres incessantes. La politique n'était pas le problème, il était impératif de nourrir les affamés. Dans le même ordre d'idées, l'organisation caritative Christian Aid a publié l'été dernier The Politics of Poverty [ la Politique de la Pauvreté], un manifeste dénonçant les conséquences de la "guerre contre le terrorisme", notamment la décision de réduire l'aide à l'Amérique du Sud afin de pouvoir financer la recontruction en Irak. Mais c'est méconnaître que les systèmes politiques font toute la différence. Pour Christian Aid, manifestement, peu importe de savoir si l'Afghanistan est gouverné par un président élu ou une théocratie tyrannique, ce qui compte c'est que les vivres arrivent à destination. En liant l'aide à la lutte contre les Talibans, on la politise; en laissant les troupes de la coalition participer à la distribution de vivres et de médicaments, on a brouillé "la frontière autrefois nette entre humanitaires et combattants", risquant ainsi de mettre en danger la vie des authentiques humanitaires.

Dans la réalité, et Christian Aid le sait parfaitement, tout est politique. Le Disaster Emergency Committee (DEC), dont Christian Aid fait partie, a annoncé que l'aide britannique serait dirigée en priorité vers l'Inde et le Sri Lanka. Pourquoi? Parce que ces Etats disposent de sociétés civiles solides et d'association caritatives locales capables de veiller à ce que l'aide parvienne à ses destiataires. Dans le même temps, bon nombre d'ONG on renoncé à fournir de l'aide à Rangoon, sachant qu'il en irait comme pour le programme Pétrole contre nourriture dans l'Irak de Saddam Hussein : même si les intentions sont bonnes, l'argent finit toujours dans les poches d'une mafia. Par conséquent, si l'UNICEF, Save te Children et une poignée d'autres s'accrochent, la plupart refusent d'y aller. Elles savent que ce dont le Myanmar a besoin, ce n'est pas de charité mais d'une révolution.

Le DEC ne s'est pas trompé dans ses priorités. Si l'aide aux victimes du Tsunami est détournée en Inde, le scandale sera public. Si elle est détournée par les militaires de la dictature birmane, nul n'osera seulement les montrer du doigt.

Nick Cohen