Aider les gouvernements
corrompus ne fait qu'ajouter aux souffrances de la population.
Si
l'on en croit sa junte militaire, le Myanmar a de la chance. Dans
les trois premiers jours qui ont suivi le Tsunami, la version officielle
fut que le Myanmar s'en était tiré sans une égratignure. Les truands
en uniforme qui dirigent cette kleptocratie, violent les forêts
du pays et assassinent ses citoyens, ont exprimé leurs sincères
et profonds regrets à l'annonce du malheur qui avait frappé le
reste de la région, mais sans rien dire des vies birmanes englouties
par les vagues.
La junte a intérêt à maintenir l'illusion qu'elle contrôle l'illusion.
Si elles veulent travailler sur place, les ONG doivent graisser
des pattes et accepter les impitoyables restrictions qu'on leur
impose. Il ne saurait être question qu'elles apparaissent comme
un pouvoir indépendant, susceptible d'aider la population et de
dévoiler ses souffrances au monde extérieur. Après le raz-de-marée,
des journalistes qui ont tenté de s'informer auprès du bureau de
l'UNICEF à Rangoon ont vite compris que les travailleurs humanitaires
ne voulaient pas risquer d'être expulsés pour avoir dit un mot
de travers.
Quand on sait le prix à payer pour pouvoir travailler dans les
pires Etats de la planète, on ne peut que se demander si le jeu
en vaut la chandelle. Beaucoup trouveront cette question obscène.
Il y a vingt ans, Band Aid et Live Aid [parmi les premières initiatives
de rock humanitaire] avaient réussi à percer la bulle d'égoïsme
du thatchérisme à l'aide d'un simple message : vous êtes riches,
ils sont pauvres, donnez-leur de l'argent. A l'époque, le chanteur
Bob Geldorf avait à peine mentionné le régime marxiste-léniniste
aux commandes en Ethiopie, qui avait réduit sont peuple à la misère
par ses guerres incessantes. La politique n'était pas le problème,
il était impératif de nourrir les affamés. Dans le même ordre d'idées,
l'organisation caritative Christian Aid a publié l'été dernier
The Politics of Poverty [ la Politique de la Pauvreté], un manifeste
dénonçant les conséquences de la "guerre contre le terrorisme",
notamment la décision de réduire l'aide à l'Amérique du Sud afin
de pouvoir financer la recontruction en Irak. Mais c'est méconnaître
que les systèmes politiques font toute la différence. Pour Christian
Aid, manifestement, peu importe de savoir si l'Afghanistan est
gouverné par un président élu ou une théocratie tyrannique, ce
qui compte c'est que les vivres arrivent à destination. En liant
l'aide à la lutte contre les Talibans, on la politise; en laissant
les troupes de la coalition participer à la distribution de vivres
et de médicaments, on a brouillé "la frontière autrefois nette
entre humanitaires et combattants", risquant ainsi de mettre en
danger la vie des authentiques humanitaires.
Dans la réalité, et Christian Aid le sait parfaitement, tout est
politique. Le Disaster Emergency Committee (DEC), dont Christian
Aid fait partie, a annoncé que l'aide britannique serait dirigée
en priorité vers l'Inde et le Sri Lanka. Pourquoi? Parce que ces
Etats disposent de sociétés civiles solides et d'association caritatives
locales capables de veiller à ce que l'aide parvienne à ses destiataires.
Dans le même temps, bon nombre d'ONG on renoncé à fournir de l'aide
à Rangoon, sachant qu'il en irait comme pour le programme Pétrole
contre nourriture dans l'Irak de Saddam Hussein : même si les intentions
sont bonnes, l'argent finit toujours dans les poches d'une mafia.
Par conséquent, si l'UNICEF, Save te Children et une poignée d'autres
s'accrochent, la plupart refusent d'y aller. Elles savent que ce
dont le Myanmar a besoin, ce n'est pas de charité mais d'une révolution.
Le DEC ne s'est pas trompé dans ses priorités. Si l'aide aux victimes
du Tsunami est détournée en Inde, le scandale sera public. Si elle
est détournée par les militaires de la dictature birmane, nul n'osera
seulement les montrer du doigt.
Nick Cohen |